Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.
--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.
--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en veine d'écouter...
Frantz parut se recueillir.
C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d'aveugle.--Il était vêtu de noir.
--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne, ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous voulez.--Je perdis jeune une sœur que j'aimais. Le cimetière était assez éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent. Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma sœur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.
Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je mets quelquefois la main sur mon cœur: il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps. J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis dire.
Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queue par derrière dont le nœud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.
Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge; un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...
Le sable cria dans l'allée.