--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos chambres!

UN COMÉDIEN NOMADE

«V'là les comédiens! serrez les couverts!»--L'étape a été longue, le chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant; mais la dernière sous-préfecture n'a pas goûté Lazare le Pâtre. Ils arrivent, les pauvres diables! «riches de mine, mais pauvres d'habits» dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises caisses en bois blanc chargées et rechargées d'adresses. Ils arrivent. L'hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne: «V'là les comédiens! serrez les couverts!»

Comédiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique, artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse de la recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des couronnes et des battes; comédiens à toute outrance, suppléant aux décors, faisant de rien quelque chose; Napoléons de la rampe, rayant le mot impossible, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte; quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de hasard, dîners d'occasion, couchées de rencontre, le plaustrum de Thespis moins les vendanges, soupirs des Ragotins de l'endroit pour Angélique ou mademoiselle l'Étoile, hôtelleries où l'on engage «les chausses troussées à bas d'attache»; vie de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie à la Rosambeau, où Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrés de farine!

Pauvres comédiens! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et dispos, toujours éclatant en joyeuses histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte ouverte, l'espérance au fond!

Destin! l'Olive! la Rancune! X... était votre frère! Et lui aussi était allé au Mans et partout, lui aussi eût joué une pièce à lui tout seul! lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur!

C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: «Parbleu! monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers ténors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors!» Et il joua les premiers ténors.

X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu appétit toute sa vie. X... ne joue bien, à ce qu'il dit, que lorsqu'il a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge à huit litres).

Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge la fameuse lettre patente: «C'est une lettre épatante du roi!»--il faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: «Allons! il se fait tard, regagnons notre pauvre chaumière; là, du moins, nous goûterons le bonheur que le riche ignore peut-être sous ses nombrils dorés!»--il faut encore entendre dire cette autre phrase de la Forêt périlleuse: «Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas; à la moindre inflaction à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre fraîchement émolu, comme je la tranche moi-même à ces simples pavots!» Cette dernière phrase, où X... employait toutes les cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.