Oui, en ces premiers temps, souvent Hokousaï est à la fois l'illustrateur et l'écrivain du roman qu'il publie, et sa littérature est goûtée, grâce à des observations intimes de la vie japonaise, est même parfois attribuée, comme on l'a vu pour son premier roman, à des romanciers de la réputation de Kiôdén. Selon Hayashi, la littérature du peintre a un autre mérite: l'esprit railleur de l'artiste en aurait fait un parodiste de la littérature de ses contemporains, de leur style, de leurs procédés, et surtout de l'entassement des aventures, et du méli-mélo des bonshommes modernes en contact avec des personnages du XIIe et du XIVe siècle, et ce serait très sensible dans LES COURRIERS DE KAMAKOURA, où il aurait employé, sur une légende du XIIe siècle, tous les faits fabuleux et invraisemblables de l'histoire du vieux Japon.

Ce double rôle d'écrivain et de dessinateur ne dure guère que jusqu'en 1804, où il n'est plus que peintre.

IV

En cette année 1789, où le jeune peintre a vingt-six ans, une circonstance particulière le fait quitter l'atelier de Katsoukawa. Il avait peint une affiche d'un marchand d'estampes, et le marchand en avait été si satisfait et si glorieux qu'il l'avait fait richement encadrer et placer devant sa boutique, lorsqu'un jour passe devant la boutique un camarade d'atelier, d'une réception plus ancienne que lui, et qui trouve l'affiche mauvaise, et la déchire pour sauver l'honneur de l'atelier Shunshô. De là une dispute entre l'ancien et le nouvel élève, à la suite de laquelle il quitte l'atelier avec la résolution de ne plus s'inspirer que de lui-même, de devenir un peintre indépendant des écoles qui l'ont précédé et, en ce pays où les artistes semblent changer de noms presque autant que d'habits, il abandonne la signature de Katsoukawa pour prendre la signature de Mougoura, qui signifie buisson, et disait au public que le peintre portant ce nouveau nom n'appartenait à aucun atelier. Et, secouant complètement le joug du style de Katsoukawa, les dessins signés Mougoura sont plus libres, plus vus sous une optique personnelle.

V

En 1786 Hokousaï publie le Zénzèn Taïkeiki, un fragment de l'histoire de Minamoto, où commencent à apparaître chez le jeune dessinateur les chevauchées terribles, les corps à corps homicides de son oeuvre future.

En 1792 Hokousaï, toujours sous le nom de Shunrô, illustre un CONTE POUR LES ENFANTS de Kiôdén, se rapportant à la légende de Momotaro où ses dessins, mettant de la vie humaine sous des figurations d'animaux, ont quelque chose des SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE DES ANIMAUX de Grandville.

Une méchante vieille femme, au visage aigre comme du vinaigre, surprenant un moineau qui mangeait l'empois préparé pour empeser du linge, lui coupe la langue, et c'est une envolée comique des moineaux fuyant à tire-d'aile dans une bousculade de peur.

Mais, à côté de la méchante femme, il y a un bon ménage qui aimait ce moineau, et le mari et la femme s'en vont criant dans les champs et les bois: «Qui a vu le moineau à la langue coupée? Cher petit moineau, qu'es-tu devenu?» Enfin ils trouvèrent le pauvre petit blessé dans la maison des moineaux où la mère avait déjà pansé la langue de son enfant et où il était soigné avec amour par ses frères et soeurs. Oh! l'aimable accueil fait à ces bons vieux: le père leur dansa la Souzoumé odori, la vraie danse des moineaux et, quand ils partirent, on leur apporta une boîte dans laquelle ils trouvèrent, à leur rentrée à la maison, un marteau, un marteau dont chaque coup miraculeux faisait tomber une pièce d'or.

Or, la méchante voisine avait vu cela par la fenêtre. Elle obtient d'être invitée par les moineaux, se fait donner par eux une boîte dont sort, lorsqu'elle soulève le couvercle, une collection de monstres cornus qui la mettent en pièces.