«Qu'on me permette un mot sur ce fameux Hok'saï, le peintre japonais «fou de dessin» dont M. de Goncourt est le panégyriste enthousiaste et au char de triomphe duquel il espère atteler le public amateur des grandes cocasseries artistiques.»

Ouf!… Récitons:

«J'aurais sans doute mauvaise grâce, moi qui ai dit plus d'une fois, comme saint François Xavier, que les Japonais étaient les délices de mon coeur, de médire sur n'importe lequel de leurs artistes et surtout sur ce brave Hok'saï dont j'ai le premier fait une courte mention dans la biographie générale de Firmin Didot, il y a une vingtaine d'années…»

Oh! si courte, si incomplète, la mention, M. de Rosny! Poursuivons:

«Hok'saï est, à coup sûr, caricaturiste drôle par moments, bizarre presque toujours. Ses nombreuses charges à outrance amusent un instant. On s'arrête quelques minutes avec plaisir sur les premiers cahiers de la Mangwa, on parcourt les autres un peu plus vite, on examine les derniers avec le pouce…»

On, c'est M. de Rosny. Poursuivons encore:

«Je n'ignore pas qu'une telle déclaration est de nature à arracher des cris d'horreur à certains bibliophiles, et, pour cause, à un bon nombre de marchands de curiosités. Aussi bien qu'eux tous, j'apprécie parfois l'ancien art japonais, mais je juge qu'on a beaucoup surfait, chez nous, quelques-uns de ses choryphées… Mais, en feuilletant les oeuvres d'Hok'saï, on a parfois la velléité de dire qu'il a réalisé l'idéal du grotesque. Hok'saï, d'ailleurs, n'est devenu un artiste hors ligne aux yeux de ses compatriotes que depuis le jour où nous nous sommes avisés de rire un peu, pas bien longtemps, de ses croquis fantaisistes et ensuite de les admirer par genre, sans mesure et à tort et à travers

Halte! Brisons-là cette mauvaise humeur, l'épilogue ne nous apprendrait rien de neuf. On a lu et on a déjà haussé les épaules. De quel côté sont l'ignorance et la niaiserie? Du côté des Japonisants ou du côté de l'ethnographe?… Je me demande, pour ma part, si, lorsqu'il voulut écrire son étude, M. de Rosny, traducteur d'un traité sur l'éducation des vers à soie, connaissait à fond Katsushika Hokousaï. Et je me hâte de répondre: non, puisqu'il ne s'occupa que du moindre aspect de ce Protée, du caricaturiste qui le faisait rire un peu, pas bien longtemps. Ce bon M. de Rosny n'a donc pas l'air de se douter que le brave Hokousaï est l'inventeur d'une oeuvre immense, qu'il a tout essayé et tout réussi sous des appellations diverses: Shiunrô, Tokitaro, Tokimasa, Seshin, Taïto, Katsushikano, Iitsou et Manrôdjin, le vieillard fou de dessin. Il n'a pas l'air de savoir davantage que nos impressionnistes ont enrichi leur technique de celle que nous apportèrent les artistes nippons, à commencer par Hokousaï.

Je n'ai pas l'intention de narrer l'existence de ce grand homme; maints critiques l'ont racontée avec ferveur, avec talent. Edmond de Goncourt les précéda, fut disert et renseigné autant qu'il pouvait l'être en 1896. Mentionnons néanmoins qu'Hokousaï, noué à un labeur formidable jusqu'au terme de sa très longue carrière, fut une sorte de nomade archiméconnu par les plus titrés, les plus magnifiques de ses contemporains, regardé par les autres comme un maître sans doute, mais comme un maître adonné à un petit art, à l'art vulgaire, indigne de l'art noble et de l'Histoire, ce jardin où s'étaient épanouis les rosiers de Tosa et de Kano. Grave injustice à l'égard d'un semblable historien, d'un peintre aussi parfaitement distingué de la femme, de l'oiseau, de la fleur et du paysage! C'est elle qu'avait enfourchée M. de Rosny lorqu'il s'avisa de vilipender Hokousaï. Au nom de qui, au nom de quoi osa-t-il être plus Japonais que les Japonais d'à présent? Eux, ont oublié les préventions de naguère, de l'époque où leur archipel était clos de fils barbelés, et ils admirent comme nous Français, Anglais, Hollandais.

Hokousaï illustra seul plus de cent vingt ouvrages, dont l'un, le Souiko-Gwaden, compte quatre-vingt-dix tomes; il a collaboré à une trentaine de volumes. Le tas se forme avec les livres jaunes, livres populaires; le tas grossit avec des promenades orientales et occidentales, des coups d'oeil aux lieux célèbres, des manuels pratiques pour décorateurs et artisans, une vie de Çakiamouni, une conquête de la Corée, des contes, des légendes, des romans, des biographies de héros, d'héroïnes, des trente-six et des cent poètes, avec des recueils de chansons; et le faîte se couronne par de multiples albums d'oiseaux, de plantes, de patrons à la mode nouvelle, par des livres d'éducation, de morale, d'anecdotes, de croquis fantaisistes ou d'après nature, etc… etc… Hokousaï a tout abordé, tout réussi, je le répète. Il fut abondant, varié, génial, n'en déplaise à M. de Rosny; il accumula dessins sur dessins, estampes sur estampes, nous y enseigna ses compatriotes, leurs travaux et leurs plaisirs, le peuple de la rue, celui des champs et de la mer. Il nous mena des brillantes courtisanes, soies et broderies, à large noeud de ceinture étalé contre la poitrine et le ventre, au loqueteux sordide, estropié; puis vers des apparitions, des imaginations fantastiques, les plus terribles et les plus émouvantes que je sache. Le meilleur, selon moi, des Tchou-Chin-Goura, série de planches où l'on assiste à la vengeance et au triomphe des quarante-sept fidèles Ronins, est de lui. Quel pieux hommage il rendit à la montagne sacrée du Japon, au Fuji, par le moyen du livre et de la gravure! J'ai vu d'Hokousaï quantité de sourimonos charmants, gaufrés, rehaussés d'ors et d'argentures, nombre d'éventails fragiles et délicieux, de kakémonos pleins de grâce ou d'une puissance inattaquable. L'un d'eux nous présentait Yama-Uba, mère de Kentoki, l'enfant rouge, une Yama-Uba échevelée, bleue et verte, rayon de soleil, joie du regard et de l'esprit. L'autre, chez Octave Mirbeau, figurait un aigle robuste, fauve, l'oeil implacable. Debout sur un pic, la bête avait mine d'empereur, inspectait l'horizon; elle attendait; elle était prête à jaillir, à déchirer et à dévorer toute proie. Je me souviens en outre d'avoir vu, du même Hokousaï, encadrées d'une étoffe rosâtre, deux têtes fraîchement coupées. La première, celle d'un barbon, gisait blafarde, ruisselante de sang, et la deuxième était celle d'un jeune homme, les paupières fermées, la mâchoire à peine tachée de pourpre, une mâchoire sur laquelle un petit lézard avait élu domicile, se complaisait à la dernière tiédeur du mort. Je jure aux mânes de M. de Rosny que ces trois pièces ne sentaient point la caricature, le grotesque, ne dilataient aucune rate, pas plus que les précédentes.