Pour comprendre d'ailleurs, l'art d'un peuple lointain, très particulier, il ne suffit guère d'apprendre plus ou moins bien la langue de ce peuple: il faut avoir pénétré son âme, son goût; il faut s'être fait l'écolier docile de cette âme et de ce goût. Quelques privilégiés, par hasard, don naturel, ont eu la chance d'éviter l'école, mais ils sont rares. Aux gens que hante le Japon et qui le recherchent, je conseillerai, s'ils veulent aller vite, de lire d'abord les oeuvres de Lafcadio Hearn, ce professeur anglais échoué, un matin, aux rivages du Soleil Levant, ce vigoureux observateur qui, frappé d'admiration pour la force et le vouloir japonais, devint Japonais, puis épousa une indigène. La lecture terminée,—nul ne s'y morfondra une seconde,—on peut fréquenter les artistes du précieux empire, les anciens à l'aveuglette et les quasi-modernes avec prudence. On y constatera qu'ils abandonnèrent tout à coup leurs initiateurs, les Chinois. La raison de cette volte-face?… L'amour, l'extase profonde qu'ils ressentirent à exprimer la patrie. Ils l'ont aimée passionnément; ils ont chéri sa beauté, sa clarté, ils se sont ingéniés à «reproduire sa vie par le coeur»—l'expression est de Toriyama Sekiyen, au sujet des Insectes d'Outamaro;—ils ont peint leur Japon quand il pleut, quand il vente, quand il neige, lorsqu'il s'éveille dès l'aube, ou s'agite ivre de lumière, ou dort gavé de nuit noire et au clair de lune. Les cerisiers y dressent perpétuellement leurs bouquets radieux, les pins et les bambous y foisonnent sous la brise ou dans la tempête. Affection heureuse, travail incessant! Hokousaï est le résumé d'une foule. On me désignera des peintres plus élégants, plus coloristes: il n'en est pas un de plus mâle, ayant mieux accompli ce qu'il jugea utile de nous offrir.
Pour quel but, avec, derrière eux, de tels guides, certains Japonais modernes s'acharnent-ils à nous imiter, à copier notre manière et notre plastique?… Artistes nés au pays de Kôrin et de Sharakou, gardez-vous ferme de vos cosmopolites: ils en sont à fabriquer des portraits de jolies mondaines et de messieurs tout-le-monde; ils suivent d'un pas léger les moindres de nos fabricants habituels. Ne les cultivez point: vous perdriez le contact des ancêtres, vous ne seriez plus qu'une filiation bâtarde. Visitez-nous, parbleu! continuez à nous visiter! Nonobstant, la visite bâclée, dépêchez-vous de regagner le Japon; persistez, en vue de l'effet, à ne vous servir que du trait nécessaire, à ne flanquer d'ombres ni vos personnages, ni vos maisons, ni vos arbres. Ils n'en ont pas plus besoin aujourd'hui qu'hier: absurde est le progrès qui dépouille les êtres de leurs origines. Appréciez plutôt, appréciez comme se conduisent actuellement beaucoup de vos nationaux, malgré leurs marins, leurs soldats à l'européenne, malgré leurs nouveaux riches, leurs automobiles. Le soir tombé, rentrés au logis, en famille, à la lueur des douces lanternes de chez vous, des lanternes polychromes, ne reprennent-ils point les traditions, les moeurs et les costumes d'antan?… Demeurer soi, ne demeurer que soi, pas d'idéal supérieur à cet idéal.
Artistes japonais, je vous souhaite de rester vous-mêmes. Et c'est encore, je pense, la grâce que vous souhaiterait Edmond de Goncourt, s'il devait revivre, Edmond de Goncourt, un de vos plus indubitables, de vos plus vieux amis, en France.
LÉON HENNIQUE,
de l'Académie Goncourt.
Ce livre parut en mars 1896 dans la "Bibliothèque Charpentier". Il en fut tiré 30 exemplaires sur japon et 25 sur hollande.—N. D. E.
TABLE DES PARAGRAPHES
I
La mésestime des Japonais pour le fondateur de l'École Vulgaire.
II
La naissance d'Hokousaï (5 mars 1760).—Son entrée comme commis dans une librairie. Son renvoi.—Il prend l'état de graveur.