Or les trois ans sont expirés, il est au bout du bail de sa force mystérieuse, et poussé à cette visite par l'influence occulte de la statue qui veut se venger. Et le jour où il arrive, la femme du Chinois a rêvé que son mari a été assassiné par un malfaiteur et que ce malfaiteur lui apportera une lettre dans la journée. Un serviteur fidèle a fait le même rêve. Donc, si un homme vient, un homme semblable à l'homme du rêve, ce sera bien l'assassin du mari. Le brigand apporte la lettre. Aucun doute. Et la femme et le serviteur se jettent sur lui et le tuent avec l'aide invisible de la statue de Niô, qui lui tord le cou.
Au moment même où le malfaiteur vient d'être tué, le mari rentre chez lui et s'indigne de ce que sa femme et son serviteur ont égorgé un ami qu'il leur avait envoyé, et le serviteur et la femme, reconnaissant qu'ils ont été victimes d'un rêve, ne trouvent pas autre chose, pour désarmer l'indignation du mari,—le serviteur que de s'ouvrir le ventre, la femme que de s'ouvrir la gorge.
Mais ne voilà-t-il pas qu'au milieu de ce carnage entre dans la maison le ministre qui, dans une tournée, vient de faire arrêter deux brigands, qui dans le mort reconnaissent leur chef!
Alors le ministre, prenant la tête du brigand et le sabre retrouvé, rassure le mari en lui disant qu'il racontera au prince que c'est lui qui a tué le brigand, après qu'il avait assassiné sa femme et son serviteur.
À peine le ministre a-t-il passé la porte,—les incidents se précipitent dans le roman japonais,—qu'il rencontre une femme et deux jeunes filles demandant aux allants et venants s'ils connaissent un Japonais dont personne ne sait le nom. Le ministre leur apprend qu'il a changé de nom, leur donne son nouveau nom indiquant de la main une maison où il y a un grand arbre. Ce sont la première femme et les filles du descendant chinois, renseignées sur l'existence de leur mari et père par les fiches qu'il a laissées, pendant ses trois ans de pèlerinage, dans tous les temples bouddhiques, et, de temple en temple, ces femmes ont été amenées au temple de Niô où la fiche déposée dans les autres temples, manquant, elles ont supposé qu'il habitait dans le voisinage.
Et la première parole de la femme au mari, est: «Tu es remarié, tu as une fille, il faut mettre ta seconde femme à la porte.» Il lui montre le cadavre de cette seconde femme. Cette vue la radoucit, et elle consent à ce qu'il garde près de lui «l'Assiette cassée».
Mais presque aussitôt il se fait chez cette femme, jusque-là très bonne, très excellente, une révolution morale surnaturelle qui la transforme en une très méchante créature, hantée qu'elle est par l'esprit de la femme chinoise du père de son mari, venant se venger de son abandon, et de sa mort, sur la famille japonaise. Et cette méchanceté s'exerce à l'endroit de la fille de la seconde femme, qui était jolie, intelligente, et qui s'appelait Kahédé (Feuille d'érable) et qu'elle baptise du nom d'«Assiette cassée», par opposition au nom de sa fille «l'Assiette rose», lui répétant à tout moment: «Tu n'es que l'Assiette cassée!» Mal nourrie, mal vêtue, reléguée dans un bâtiment de ferme, condamnée aux tâches les plus fatigantes, occupée, jour et nuit, à coudre les robes de soie de ses soeurs, elle a la vie la plus triste, la plus humiliante, une vie de Cendrillon, où jamais elle n'obtient l'assistance de son père manquant de tout caractère.
En ces temps, il venait l'idée à la mère de «l'Assiette rose» de la marier au fils du ministre, mais il se trouvait qu'il était amoureux de «l'Assiette cassée» et qu'une correspondance existait entre eux sans qu'on le sût. A la fin, la mère se doute de cet amour et charge un mauvais prêtre d'enlever «l'Assiette cassée» et de la noyer. Et, s'en croyant débarrassée, elle persiste dans l'idée du mariage de «l'Assiette rose» avec le fils du ministre, et cherche à mettre dans ses intérêts un ami du jeune homme et qui passait pour avoir une grande influence sur son esprit. Malheureusement pour elle, cet ami était amoureux d'une jeune fille qui vivait avec «l'Assiette cassée», et était tout dévoué à l'amie de son amoureuse. Que fait-il? Il représente à la mère que le fils du ministre est d'une grande famille, que son mari n'est rien, que le mariage est bien disproportionné, qu'il n'y a qu'un moyen de réussir: c'est que sa fille ait une entrevue qui permette de croire à des rapports secrets entre eux, et que, dans ces conditions, le père ne voudra pas s'opposer au mariage. Il est donc convenu que la mère laissera la porte du jardin ouverte, la nuit; et, dans l'ambition de ce puissant mariage, elle arrive à décider sa fille, qui n'aime pas du tout ce jeune homme, à le recevoir. Mais l'homme reçu, la nuit, par «l'Assiette rose», n'est pas le fils du ministre. C'est, dans le dessin d'Hokousaï, le plus laid des hommes, le plus camus des Japonais. Et quand la mère a vu l'homme à la lueur de sa lanterne, et qu'elle s'étonne, c'est l'homme qui lui fait une scène, affirmant qu'on lui a assuré que sa fille était amoureuse de lui, qu'on lui a tendu un piège, qu'il va être ridiculisé s'il n'obtient la main de la jeune fille.
À quelques mois de là la nouvelle court le pays que le fils du ministre se marie, et le père et la mère de «l'Assiette rose» sont invités aux fêtes du mariage. Désespérée, la mère se rend sur la route pour savoir quelle est cette mariée et la voit arriver en norimon, mais elle est tellement troublée que, voulant la saluer, elle fait un faux pas, la couvre de boue et se sauve sans la connaître.
Le lendemain elle est en retard avec sa fille pour le service religieux qui a lieu exceptionnellement, pour ce mariage, dans un temple bouddhique, et ce n'est que le service fini qu'elle se trouve en présence de la mariée, qui est «l'Assiette cassée». Et «l'Assiette cassée» pardonne à la première femme de son père ses mauvais traitements, sa méchanceté attribuée à la hantise de la mère chinoise. Or le service religieux n'a été commandé que pour débarrasser la famille de cette hantise, la cause de toutes les vicissitudes de la famille, par une bénédiction sur tous les défunts de cette histoire,—dont Hokousaï montre les têtes fantômatiques au bas de cette dernière gravure;—mariage qui condamne «l'Assiette rose» à se marier avec le Japonais camus.