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Mercredi 1er mars.—Hier, je dînais chez Daudet, à côté de Mme Adam.
«Moi, dit-elle, j'ai cent amis… oui, il me faut ce compte là… Je suis reconnaissante aux gens qui me font occuper d'eux… c'est ma vie… mon activité a besoin d'obliger… ça tient peut-être à ce que je suis Picarde… la femme de cette province est une femme qui porte les culottes… l'homme n'y est rien».
Je regarde la femme, habillée d'une robe de velours gorge de tourterelle, constellée de grands boutons d'acier. Il y a en effet de la bonté dans ses yeux gris, une bonté qu'on sent tout près de devenir agissante, la bonté d'une belle et bien portante habitante de la campagne.
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————-La Revue des Deux Mondes, ces temps-ci, a déclaré par la voix de M. de Brunetière, qu'il y avait plus de vérité, d'observation, dans un roman de Gaboriau ou de Ponson du Terrail, que dans tous les romans de mon frère et de moi. C'est peut-être excessif.
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————Ah! la belle étude, qu'il y aurait à faire du peintre bohème de l'heure actuelle, du peintre bohème de 1850, de l'Anatole que j'ai pourtrait dans MANETTE SALOMON. Le peintre bohème du jour affiche un chic, fait de réaction et de religiosité. Il porte une épingle de cravate, formée de deux cœurs, reliés par une croix: l'épingle de la haute gomme du faubourg Saint-Germain.
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Lundi 6 mars.—Reprise aujourd'hui de notre ancien dîner des Cinq, où manque Flaubert, où sont encore Tourguéneff, Zola, Daudet et moi. Les ennuis, moraux des uns, les souffrances physiques des autres, amènent la conversation sur la mort—la mort ou l'amour, chose curieuse, c'est toujours l'entretien de nos après-dîners,—et la conversation continue jusqu'à onze heures, cherchant, parfois à s'en aller de là, mais revenant toujours au noir sujet.