Daudet dit, que c'est une persécution chez lui, un empoisonnement de la vie, et qu'il n'est jamais entré dans un appartement nouveau, sans que ses yeux n'y cherchent la place et le jeu de son cercueil.
Zola dit, que sa mère étant morte à Médan, et que l'escalier se trouvant trop petit, il a fallu la descendre par une fenêtre, et que jamais il ne rencontre des yeux cette fenêtre, sans se demander qui va la descendre, de lui ou de sa femme: «Oui, la mort depuis ce jour, elle est toujours au fond de notre pensée, et bien souvent,—nous avons maintenant une veilleuse dans notre chambre à coucher—bien souvent la nuit, regardant ma femme qui ne dort pas, je sens qu'elle pense comme moi à cela, et nous restons ainsi, sans jamais faire allusion à quoi nous pensons, tous les deux… par pudeur, oui, par une certaine pudeur… Oh! c'est terrible cette pensée—et de la terreur vient à ses yeux.—Il y a des nuits, où je saute tout à coup sur mes deux pieds, au bas de mon lit, et je reste, une seconde, dans un état d'épouvante indicible».
«Moi, fait Tourguéneff, c'est une pensée très familière, mais quand elle vient, je l'écarte ainsi, dit-il, en faisant un petit geste de dénégation de la main. Car pour nous autres, le brouillard slave a quelque chose de bon… il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la poursuite extrême de la déduction… Chez nous, voyez-vous, on nous dit, lorsque vous vous trouvez dans un chasse-neige: «Ne pensez pas au froid ou vous mourrez!». Eh bien, grâce à ce brouillard, dont je vous parlais, le Slave en chasse-neige ne pense pas au froid, et chez moi l'idée de la mort s'efface et se dissipe bientôt.
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————Nous faisons aujourd'hui aux jeunes le reproche, et le juste reproche de voir la nature non directement, mais à travers les livres de leurs devanciers.
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Jeudi 9 mars.—Dîner chez Zola. Un fin dîner, composé d'un potage au blé vert, de langues de rennes de Laponie, de surmulets à la provençale, d'une pintade truffée. Un dîner de gourmet, assaisonné d'une originale conversation sur les choses de la gueule et l'imagination de l'estomac, au bout de laquelle Tourguéneff prend l'engagement de nous faire manger des doubles bécassines de Russie: le premier gibier du monde.
Et de la nourriture, la conversation va aux vins, et Tourguéneff avec ce joli art du récit à petites touches de peintre qu'il possède, comme pas un de nous, fait le récit de la lampée d'un extraordinaire vin du Rhin, dans une certaine auberge d'Allemagne.
D'abord l'introduction dans une salle du fond de l'hôtel, et loin du bruit de la rue et du roulement des voitures, puis l'entrée grave du vieil aubergiste venant assister, comme un témoin sérieux à l'opération, en même temps que l'apparition de la fille de l'aubergiste, à l'aspect de Gretchen, avec ses mains d'un rouge vertueux, et semées de petites lentilles blanches, comme en ont les mains de toutes les institutrices allemandes… et le débouchage religieux de la bouteille, répandant dans la pièce une odeur de violette:—enfin toute la mise en scène de la chose, racontée avec des détails d'une observation de poète.
Et cette conversation et cette succulente nourriture, sont, de temps en temps, coupées par des geignements, des plaintes sur notre chien de métier, sur le peu de contentement que nous apporte la bonne fortune, sur la profonde indifférence qui nous vient pour tout ce qui nous réussit, et sur la tracasserie que nous apportent les moindres riens hostiles de la vie.