Mais dès aujourd'hui, mon inquiétude est celle-ci: je me demande si l'espèce d'excitation spirituelle, que donne l'abus du tabac, ne manquera pas à mon inspiration; puis j'ai même peur, que le mécanisme de mon travail, scandé par ces repos de rêverie, durant une seconde, ne soit plus aussi nerveux. Si je m'en aperçois, quoi qu'il advienne des vertiges, je reviens au tabac.

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Jeudi 11 mai.—C'est curieux, depuis que je ne fume plus, la notion de l'appétit, une notion complètement perdue me revient.

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————L'amputation brusque, féroce, d'une ancienne habitude, met en vous quelque chose de la tristesse hébétée d'un chagrin.

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Mercredi 17 mai.—On m'apporte de chez Bing, deux flacons de porcelaine de Chine, deux merveilles. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation du tabac. La première vue et le premier examen d'un bibelot, dans la fumée d'un cigare ou d'une cigarette, est la sensation par excellence d'un passionné d'art. Aujourd'hui à la table de la princesse, une curieuse conversation, sur les morphinomanes entre Magitot et Dieulafoy. Ils citent des faits comme ceux-ci: un monsieur qui a une certaine paresse à monter un escalier, à faire une visite au quatrième, et qui, pour s'y décider, se pique à la cuisse, par dessus son pantalon.

Beaucoup de femmes demandent à la morphine un montant de l'esprit, un coup de fouet de la causerie. On voit des maîtresses de maison disparaître, une minute, avant leur dîner, et reparaître, ayant dans les yeux de l'ivresse spirituelle. On cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes la comtesse de Lichtenberg, qui se fait vingt ou trente piqûres par jour.

Un joli détail: ces femmes, à l'exemple des hommes qui possèdent une semaine de rasoirs, ont une semaine d'aiguilles, avec lesquelles on ne se pique qu'une fois, et qu'on envoie repasser.

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