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Mercredi 31 janvier.—C'est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du Trocadéro, c'est beau, cette obscurité solide, sillonnée de feux. On dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.

Un tout petit dîner chez la princesse. D'hommes, il n'y a guère que Popelin, Lavoix et moi. La princesse pâle, fatiguée, jouant l'attention autour de ce qu'on dit, mais complètement absente. Elle s'échappe à dire, en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l'image de sa cervelle: «La prison; je n'aime pas voir cela…» et elle en reste là de sa phrase.

On cause de la malle des papiers du prince Napoléon, qui à été saisie…

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————C'est peut-être dommage, que nous n'ayons pas pu finir notre œuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire psychologique de Napoléon, par une espèce de monographie de son cerveau. On nous a vu faire de la petite histoire; là dedans, je crois, qu'on nous aurait vu en faire, de la tout à fait grande!

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Mardi gras 6 février.—Ce soir nous causions impressions d'enfance. Mme de Nittis disait qu'elle n'avait de ce temps qu'un souvenir, un seul. Quand elle se réveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mère travaillant dans l'ombre transparente d'un abat-jour de lampe, une vision qui la faisait se rendormir pleine de sécurité. Sa mère, elle se la rappelle comme dans du clair-obscur.

Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel qu'il s'est apparu, la première fois, qu'il s'est regardé dans une glace: une petite figure toute pâle, dit-il, de grands cheveux filasse,—lui maintenant si brun;—une petite blouse noire à pois blancs.

Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait à une école de petites filles, où il était le seul garçon. Là, il avait pour maîtresse, une grande fille, nommée Esperanza qui l'aimait beaucoup, et qui dans les récréations, s'asseyait sur les marches de l'escalier, lui renversant la tête sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, dès l'enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre jour, des longs temps qu'il passait à regarder les gros nuages blancs de son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se modèlent dans le ciel, sous d'innombrables facettes. Et aujourd'hui encore, dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espèce d'ivresse d'admiration, le ton cendré du ciel, ce ton unique et distingué entre tous, et que l'on ne rencontre pas en Italie.