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Mercredi 5 décembre.—Aujourd'hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur, est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.

Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C'est curieux cette figure de la tata, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents francs de rente, et qui s'était faite domestique de son neveu, et ne voulait personne pour l'aider dans ce service, où elle mettait une adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'était indigne, et par trop démocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son marché. Et la pauvre tata était renvoyée dans sa province, où elle mourait quelques mois après, dans un état d'enragement, et déchirant et mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles mains.

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————Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs du monde entier.

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Samedi 22 décembre.—Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier l'égyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: «Une méchante femme! Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu lui dit: «Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que vous avez chez vous, de votre mari.» Elle joua et perdit. Alors le gagnant lui dit: «Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison de terre ferme et les fresques, qu'elle contient». Tiepolo avait couvert les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.

Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d'Espagne, était à Madrid.

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Lundi 31 décembre.—La patrie de mon esprit, toute cette fin d'année, a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée, chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous les deux une amitié, égale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans l'affection.