ANNÉE 1884
Mardi 1er janvier 1884.—Aujourd'hui 1er janvier 1884, les de Béhaine se trouvant à Rome, je me vois condamné à dîner en tête à tête avec moi-même, et me prépare assez tristement, pour être moins seul, à aller dîner au restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en pitié, m'emmènent chez leurs grands parents. Et là, je trouve un tas de gentilles petites filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de pot-au-feu de curé mêlée à une vague senteur de pastilles du sérail: un intérieur à la fois bourgeois et romantique.
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Mercredi 9 janvier.—Bonvin, qui m'avait écrit, qu'il illustrait SŒUR PHILOMÈNE, vient aujourd'hui me voir. Il est désolé, et me dit qu'il était décidé à faire cette illustration, lorsque son médecin lui a déclaré, que s'il faisait de l'eau-forte, dans l'état où sont ses yeux, il perdrait la vue.
Et le voilà, qui se met à me conter qu'il avait été cependant à la Charité, et qu'il y avait rencontré une sœur Philomène, une Philomène, si aimée de ses malades, qu'elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes dans sa cellule.
La Charité—c'est curieux qu'il soit tombé là, où j'ai justement fait mon étude—car la Charité pour lui, c'est l'hôpital, où est morte sa mère, et où, un moment employé, il a été un peu chassé par ce lit, qu'il rencontrait toujours. «Oui, dit-il, ma mère est morte là, un premier janvier; et quand j'ai été opéré de la pierre, chez les Frères Saint-Jean-de-Dieu, dans le même mois, la veille de mon opération j'ai fait demander au directeur de la Charité, de faire dire une messe pour elle à l'hôpital… Il s'étonnait, il ne comprenait pas, cet homme!»
«Ah, l'hôpital! s'écrie-t-il, je devais être donc toujours poursuivi par lui!» Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus humoristiquement observées, en les longs séjours, qu'il a faits dans les hôpitaux, pendant d'éternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose du genou.
Il me donne d'amusants détails sur l'amour dans les hôpitaux, et sur la manière, dont il se faisait à Saint Louis, C'était à la messe. Là, les gens à tempérament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifées de leur mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, posé sur la tête d'un air conquérant, prenaient leur place sur le premier rang de chaises du passage, où se promenait un infirmier, choisissant le côté, où ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommagé—car il y avait parmi eux beaucoup de scrofuleux, très avancés—et ainsi placés, chacun et chacune tenaient son livre de messe, de façon à faire voir le numéro de son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient cinq sous.
Et c'est Joseph, le panseur, qui faisait très bien ses pansements, après l'absorption de deux ou trois bouteilles de vin, complètement ivre.
Puis ce sont les malades qui n'étaient pas malades de cœur, c'est-à-dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au premier rang; et il raconte les séances diplomatiques, où il décousait les anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la sœur une côtelette, et encore toutes sortes de détails précieux.