Dimanche 8 juin.—Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis à contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apporté l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert. Maintenant c'est le nez qui entre en scène: les senteurs, l'odeur d'un pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.
* * * * *
Jeudi 12 juin.—Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain sur le Tonkin, un portrait de fumeur d'opium, dont la pupille extrêmement dilatée, et la pâleur ivorine, me font penser que je ressemble ou du moins que je ressemblais, ces années, tout à fait au fumeur d'opium de Bonnetain. N'ayant jamais fumé d'opium, ce serait donc l'intoxication des très forts cigares que j'ai fumés, toute ma jeunesse.
* * * * *
————Ce soir au dîner des Spartiates, Raoul Duval qui avait fait sa rentrée à la Chambre, dans la journée, disait qu'il en était sorti tout triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que jamais. Au milieu du dîner, quelqu'un s'écrie: «La nuance! oh, la nuance… elle est morte à l'heure qu'il est en France… Et la nuance, c'était toute la France, toute sa distinction… le don rare, en un mot, qu'elle seule avait parmi toutes les nations.»
* * * * *
Jeudi 19 juin.—Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage et ses remuements de jambes, disant qu'il a en plein ses douleurs.
—Vous souffrez, mon ami?
—Oui, toujours… c'est vraiment atroce la continuité de la douleur, et la perspective de cette continuité… autrefois, le lit c'était une espérance… maintenant c'est redoutable de surprises… j'ai besoin de me relever, il faut que je marche pour user ma douleur… Je souffre, voyez-vous, tout ce qu'il est possible de souffrir… tenez parfois, dans le pied, c'est comme si un train de chemin de fer me passait dessus… Ah! il me tarde d'être à Néris.
* * * * *