—Cette bronchite, reprenait-il, non… c'est la fatigue de toute ma vie… c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger… ce sont les demi-journées passées en Angleterre à peindre dans le brouillard… c'est, c'est…»

Quelques minutes avant de partir, affaissé à côté de moi, il laisse échapper à voix basse: «Voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme je le suis, on ne se remet pas.»

Je m'en vais navré, emportant de mon pauvre ami, l'impression d'un être frappé à mort.

* * * * *

Jeudi 21 août.—Il y avait à peine quelques heures, que je venais d'écrire ces tristes impressions, quand j'ai reçu ce télégramme: Venez vite, M. de Nittis mort subitement.

À la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter à Paris des effets de deuil, tout faits pour sa maîtresse. La pauvre fille me raconte dans son baragouin, entrecoupé de sanglots, cette soudaine mort de Nittis. Il s'était réveillé à sept heures, elle lui avait posé derrière le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son médecin de là-bas; mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade était un peu nerveux. Il s'endormait cependant, se réveillait à huit heures et demie, s'habillait complètement, quand il se plaignait d'avoir dans la tête, des choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne fin, et pendant qu'elles le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir, s'affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait toujours. De Nittis lui répondait d'abord par des geignements, des soupirs douloureux, en se touchant le front, puis tout à coup s'écriait: «Ah! ah!… j'ai un vide dans ma tête… je me meurs!»

Dina portait le mourant sur son lit, où il ne parlait plus, n'ouvrait plus les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des mains. Et le médecin n'arrivant pas, un interne mandé de l'hôpital, déclarait à Mme de Nittis, que mon ami avait tout le côté gauche paralysé. C'était une congestion cérébrale.

J'arrive à cette triste habitation, à cette maison qui m'a toujours semblé une maison de malheur. Mme de Nittis, dépeignée, un caraco mal boutonné sur une camisole, une jupe attachée de travers, de l'égarement dans les yeux, va incessamment d'un bout à l'autre du long salon, tombant un moment sur un fauteuil ou sur un canapé, qu'elle trouve en son chemin, se relevant aussitôt, et reprenant son éternelle promenade, avec des pieds qui traînent et qu'on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc ainsi, sans trêve et sans repos, poussant des: «Oh, mon Dieu!» qui ont l'air de lui déchirer la poitrine; prononçant des paroles douloureuses, avec, au dessus de sa tête, ses deux bras relevés dans un geste désespéré; disant des choses, de la voix étrange et un peu de l'autre monde, qu'ont les femmes parlant dans un rêve.

Et soudain, et à tout moment, la femme disparaissant dans la pièce voisine, où l'on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent le plancher, suivi du bruissement de baisers.

Elle me fait entrer dans cette pièce, une petite chambre blanche, décorée d'éventails japonais, et que les deux bougies allumées éclairent d'une lueur rose, parmi le jour crépusculaire. Alors, je l'ai vu, le pauvre cher ami, et jamais je n'ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi souriant: un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le soulèvement et l'abaissement de la poitrine sous le drap.