«Ça c'est vraiment par trop féroce!» s'écrie la malheureuse femme, se plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baissé. Et ce sont, sortant d'elle, espacées par de longs silences, des phrases comme celles-ci: «L'amour des autres, non, non, ça ne ressemblait pas au nôtre… le monde ne peut pas savoir… c'est cependant bien simple… moi je n'ai pas de famille… lui était comme moi… nous étions tout l'un pour l'autre.» Et quelques moments après: «Oui, toute ma vie, toutes mes pensées, toutes mes actions, tout… ça allait toujours à lui… ça cherchait toujours à lui être agréable… à lui plaire même, quand j'achetais un bout de ruban… et ce sera chez moi, ainsi jusqu'à l'agonie, jusqu'à l'agonie!»
Et des phrases amenées par on ne sait quoi: «Il disait qu'il avait la bouche si amère!» Puis encore des ressouvenirs anciens, des détails d'une ascension au Vésuve, qui reviennent dans des paroles n'ayant plus de suite, n'ayant plus de sens. Et là dedans une phrase recommençant ainsi qu'une litanie: «Ah, nous sommes bien malheureux!»—une phrase qu'elle répète plusieurs fois de suite, et que la dernière fois on n'entend plus, que comme si elle la soupirait.
Enfin nous persuadons à la malheureuse femme de se coucher auprès de son enfant, resté toute la journée dans ces tristes choses, afin qu'il n'ait pas peur, s'il venait à se réveiller.
Et je me jette sur un canapé, pour veiller le mort, en compagnie de Mme
Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.
* * * * *
Vendredi 22 août.—À une heure du matin, tombe dans la maison, un commis de Borniol, l'homme des pompes funèbres.
Au matin, l'impression est navrante dans la sereine indifférence de la nature, et le joyeux éveil de toutes les bêtes de la maison, qu'il aimait tant: les oies, les canards, les poules, la chèvre, et quand je descends prendre une tasse de café dans la salle à manger, son joli petit chat blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire, pendant le déjeuner de son maître.
Mme de Nittis qui a passé cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux, comme un fantôme, fait sa rentrée dans le salon, et reprend son va-et-vient inlassable. Après deux ou trois tours, elle s'arrête soudain, et dit lentement avec des yeux, où l'espérance a l'air de sourire au milieu des larmes: «Ce matin… j'ai cru pourtant que ça allait n'être pas vrai!» Et allant et venant, elle murmure: «Ce matin, c'est singulier… je ne pouvais pas rassembler mes idées… mais ça revient… oui, oui, elles rentrent en place.» Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses pieds un trou, un précipice, elle se met à crier: «Ah! je suis perdue… Qu'est-ce que je vais devenir?» Et comme on lui dit qu'il faut songer à son enfant, vivre pour lui: «Ah! sans lui, fait-elle, on se coucherait par terre comme un chien galeux… et que la maladie… que la mort vienne… elle serait la bienvenue!»
À neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de l'enterrement arrêté, nous allons signer l'acte de décès à la mairie de Saint-Germain.
En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse, de manger un morceau avec lui, et nous déjeunons dans un café quelconque, où, tout le temps du déjeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et me conte une réponse qu'il lui a faite.