Un jour Girardin, exaspéré de la nullité de son fils, lui aurait dit: «Il m'aurait fallu un fils comme vous!—Les fils comme ça… voyez-vous, répondait Dumas, il faut les faire soi-même!» Et là-dessus, Dumas part pour jeter un coup d'œil à la propriété, dont il vient d'hériter de Leuven.

Mais de retour à la maison, voici l'embaumeur et son aide, et de l'endroit où je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la pièce voisine, je commence à pâlir si visiblement, qu'on me renvoie dans le jardin.

Et je vais m'asseoir dans un coin, que le mort aimait, là où il y a une guérite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac: dans ce coin, dont il avait fait une espèce d'atelier, en plein air.

À son arrivée à Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutôt sa dernière esquisse, et qui devait faire le pendant à son «Déjeuner dans le jardin» de l'année dernière. Cette esquisse qu'il avait abandonnée, lorsque sa vue avait commencé à se brouiller, il me la montrait, mardi dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de pickles, confectionnés, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans une enfantine gaîté, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les arômes piquants.

Cette nuageuse esquisse représente sa femme en robe blanche, couchée dans un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette originale pose, elle conte au petit Jacques, assis à côté d'elle, dans un fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu'elle imagine si joliment.

Ce soir retour à Paris, et visite de bureaux de journaux, où je sollicite un peu de bruit autour de ce mort illustre.

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Samedi 23 août.—Dans un des bureaux de rédaction, où j'avais été hier, et où à peine remis de l'émotion de l'embaumement, j'avais dit qu'il m'était impossible de rédiger une note, on m'avait demandé: «Était-il grand ou petit?—Brun ou blond?—Était-il gai ou triste?» J'avais eu l'ingénuité de répondre au rédacteur qui me posait ces questions: «C'était une nature gaie, et la gaieté du pauvre garçon avait quelque chose de charmant, quelque chose de la gaieté enjouée et spirituelle d'un personnage de la comédie italienne.» Ce matin, j'ouvre le journal, et je lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la comédie italienne. Ah! ce que j'ai souffert de cette inconcevable interprétation de mes paroles!

En arrivant à Saint-Germain, je trouve aujourd'hui la malheureuse femme, comme calmée, apaisée, pacifiée. Les yeux presque secs, et soigneusement peignée, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement, régulièrement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le chœur d'une église, les chantres, auxquels elle ressemble par derrière, avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d'un moinillon.

Elle marche les bras croisés, ses mains soutenant ses bras, dont elles se délient par des mouvements d'abandon. Elle continue aussi, en allant et venant, à parler, mais d'une voix éteinte, et avec des intermittences, et ressemblant de plus en plus à une voix d'une personne qui rêve tout haut: «Il ne faut pas que je pleure…» Et presque aussitôt: «Non, voyez-vous… quand je m'assieds… je pense à des choses auxquelles il ne faut pas penser… et quand je marche, quand je parle… je ne pense pas.»