On sait que l'Empereur avait fait faire, par Frémiet, une série de petites figurines, coloriées et habillées de poudre de drap, représentant tous les corps d'armée. On permettait au prince impérial, de les voir sans y toucher, et l'enfant avait un désir fou de les tenir entre ses mains. Un jour, que la clef avait été laissée sur l'armoire, le prince les retira toutes, et les posant sur le plancher, se mit à jouer avec les petits soldats, couché à plat ventre par terre.
En ce moment la porte s'ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en plein sur l'armée française, qu'il écrase et démolit presque entièrement. Les soldats à peu près rafistolés, et remis dans l'armoire, l'Empereur est averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir Loulou, qui seul pouvait être le coupable. L'enfant avoue. «Mais, lui dit l'Empereur, tu l'as donc fait exprès, car il est impossible qu'il y en ait autant de brisés … voyons, dis-moi comment c'est arrivé?» Silence de l'enfant. On le prive des honneurs militaires. Persistance de l'enfant dans son mutisme. L'Empereur s'en ouvre à la princesse Mathilde, s'étonnant de cet entêtement. L'enfant, pris à part, confie à la princesse, que c'est le général Lebœuf, mais il lui fait bien promettre qu'elle ne le dira pas à son père.
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Samedi 20 septembre.—Flaubert, en train de fermer sa malle à Saint-Gratien, me parle de ses projets littéraires.
«Oui, j'ai encore deux chapitres à écrire… le premier sera fini en janvier, le second je l'aurai terminé à la fin de mars ou d'avril. Alors les notes du supplément… et mon volume paraîtra au commencement de 1881… Je me mets aussitôt à un volume de contes… le genre n'a pas un grand succès… mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes courtes. Après cela, je veux essayer d'une tentative originale… je veux prendre deux ou trois familles rouennaises avant la révolution, et les mener à ces temps-ci… montrer—hein! vous trouvez ça, bien, n'est-ce pas?—la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier tisseur… Cela m'amusera, de l'écrire en dialogues, avec des mises en scène très détaillées… Puis mon grand roman sur l'Empire… Mais avant tout, mon vieux, j'ai besoin de me débarrasser d'une chose qui m'obsède, oui, nom de Dieu, qui m'obsède!… C'est ma bataille des Thermopyles… Je ferai un voyage en Grèce… Je veux écrire cela sans me servir de vocables techniques, sans employer par exemple le mot cnémides… Je vois dans ces guerriers, une troupe de dévoués à la mort, y allant d'une manière gaie et ironique… Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une MARSEILLAISE d'un ordre plus élevé.
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Dimanche 21 septembre.—Toujours un état vague au bord de l'évanouissement, et où l'équilibre de votre corps demande à être surveillé: un état plein de trouble et de la pensée continuelle d'un coup de foudre dans la cervelle.
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————Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C'est vraiment curieux la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de Salammbô, se rendant au camp de Mathô.
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