Jeudi 2 octobre,—Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond, tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a été élevé dans un manège et destiné à devenir un écuyer. Mais il s'est trouvé habiter la même maison qu'un élève d'Ingres, M. Guichard, avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l'a fait dessiner d'après la bosse, et le voyant surtout dessiner à la plume, l'a engagé à graver à l'eau-forte, et lui a donné un âne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du métier. Il demeurait alors à Passy dans une maison, qu'habitait un descendant de Louis XV, possesseur d'une vieille Encyclopédie. Bracquemond cherchait là dedans le procédé, et gravait très bien «l'âne de Boissieu». Puis après quelques autres planches, il gravait sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques épreuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misère, pendant lesquels Delâtre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il demandait à emprunter cent sous, lui disait qu'il allait lui faire vendre ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin, qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45 francs—argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez le marchand de vin à côté,—il n'avait pas encore mangé de la journée.

[Note 1: Une épreuve du «Haut d'un battant de porte», épreuve du premier état, avec le fond blanc, a été, sous le n° 30, de la vente Burty, poussée par moi à 350 francs, et achetée 400 francs par M. Beraldi.]

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————Ce soir, chez Burty, le directeur de la Revue d'Architecture, César Daly, un monsieur d'origine anglaise, dont la vie, passée sous toutes les latitudes du globe, ferait un roman d'une forte couleur.

Il a été élevé dans un pensionnat, situé sur la frontière de l'Écosse, où il neige depuis le mois d'octobre. Là, les élèves n'avaient, les uns, qu'un pantalon, les autres, qu'une veste; là, tous les samedis, l'on faisait la chasse à la vermine, et chaque élève qui n'apportait pas plein un tuyau de plume de vermine, était puni… Enfin là, la moitié des élèves était couchée, quand il y avait une visite ou une inspection. Un pensionnat, où il mourut de faim et de froid, une seule année, soixante élèves, et dont le maître et la maîtresse de pension faillirent être pendus.

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Dimanche 5 octobre.—Beaucoup de gens meurent très bien, mais bien peu de personnes ont la belle résignation de la mort, tant que la condamnation définitive n'est pas prononcée.