————Aujourd'hui, pendant la messe de mort de Mme X…, je pensais à la beauté jolie de ses vingt-huit ans, au rosé de fleur de sa peau, à la grâce molle de sa taille, et je me revoyais, de quatorze à dix-sept ans, enfantinement amoureux d'elle, et tout heureux de me frotter à ses robes de mousseline blanche, de me trouver dans l'air où elle vivait.

Je me rappelais une fois, où par hasard à la campagne, chez elle, on m'avait improvisé, par terre, un lit dans une chambre, et qu'elle eut besoin, lorsque j'étais couché, de traverser cette pièce, sa toilette de nuit déjà faite. Pour la serrer dans mes bras, la créole aux yeux bleus, aux cheveux blonds, j'aurais donné ma vie avec joie, je l'aurai donnée, comme la donne Chérubin, sans hésitation, sans regret, ainsi qu'une chose payée outre mesure.

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Mercredi 25 février.—De Nittis déjeune chez moi, et tout en mangeant, il sort de sa bouche un récit de sa vie: un de ces récits qu'on ne fait qu'une fois, dans de certaines conditions de bonheur, de plaisir, d'expansion.

Il a commencé à dessiner à l'école des Beaux-Arts de Naples, mais s'est refusé à faire des études au Musée. Il trouvait les tableaux anciens tout noirs, et l'atmosphère du dehors, toute claire, toute blonde, toute gaie. Alors il est parti à la campagne, pour une propriété de sa famille, et il est parti avec sept vessies de couleur, emportant sur lui, selon une expression de son frère, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Puis sans maître, sans guide, sans conseil, il s'est mis à peindre avec amour et rage.

Au bout d'un an, il revenait à Naples, exposait, avec un certain succès, mais les ennuis qu'il éprouvait, de la part de ses frères hostiles à sa vocation, le décidèrent à quitter Naples, avec l'idée d'aller à Paris. Il se rendait à Rome, où il vendait un tableau 25 francs, gagnait Florence, où il n'était sensible qu'à la peinture des Primitifs, attrapait Milan, où sur les 650 francs qui lui restaient, il était volé de 500 francs, dans son auberge, par des voleurs qu'il qualifie de véritables artistes.

Donc 150 francs étaient toute sa fortune, et le voyage en troisième jusqu'à Paris, coûtait une centaine de francs. Ma foi, il n'hésitait pas, et le voici en France, dont il ne sait rien, où il ne connaît personne.

Il a entendu dire qu'il y avait un sculpteur napolitain, qui demeurait place du Mont-Parnasse. A la descente du chemin de fer, il se fait conduire là, par l'omnibus. De l'impériale, on lui jette sa petite malle, et sa grosse boîte à couleurs, qui s'ouvre en tombant, et dont les pinceaux et les couleurs se répandent dans le ruisseau. Il les ramasse tant bien que mal, entre dans le petit hôtel qu'on lui indique, prend en haut une mansarde, s'étend sur le lit. Il faisait, ce jour-là, une de ces journées d'été sans soleil, et une triste lumière d'un fond de cour lui tombait, par une tabatière, sur la figure, une lumière qu'il voyait sur lui, comme sur un cadavre. Dans cette grande ville inconnue, sans relations aucunes, sans une lettre de recommandation, sans même la connaissance de la langue qu'on y parle, il se sent tout à coup pris d'un immense découragement, au milieu duquel il s'endort.

Le jour était tombé quand il se réveille. Il se met à la recherche d'un endroit pour manger, et découvre une gargote, où on lui fait payer sept francs son dîner. Il retombe dans la rue, se dirige au hasard, arrivant au bout de deux heures, sur le boulevard des Italiens. Là, dans cette allée et venue d'hommes et de femmes, dans ce mouvement, dans cette vie de la foule parisienne, sous les lumières du gaz, le noir soudain, que le jeune artiste a en lui, ce noir s'évanouit, et il est transporté, enthousiasmé, par la modernité du spectacle. Puis au bout de quelques instants, au café du coin de la rue de Richelieu, deux ou trois: «Ah! comment te voilà!» de compatriotes, lui enlèvent toute inquiétude, tout souci, toute préoccupation d'avenir.

Et sans demander, en pleine nuit, il retrouve son hôtel de la place du
Mont-Parnasse, ce que, dit-il, il ne pourrait faire aujourd'hui.