C'est la loge de Croisette, en son sérieux luxe, en ses beaux meubles de toilette aux riches bronzes dorés, en ses tentures et ses portières de soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de goût.
Parmi les loges d'hommes: celle de Coquelin aîné a quelque chose d'un atelier de peintre, avec ses divans fabriqués de verdures, et les esquisses accrochées aux murs; celle de Delaunay, de l'amoureux à la voix de musique, est curieuse, par l'affichage un peu enfantin de ses triomphes, par des coussins brodés, des couronnes de fleurs artificielles, un buste, au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de ruban sale, imprimés en lettres d'or les rôles joués par lui, dans quelque ville de province.
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Lundi 20 juin.—Aujourd'hui, le ménage Daudet, le ménage Charpentier et moi, nous allons passer la journée chez Zola, à Médan.
Zola vient nous chercher à la gare de Poissy. Il est tout content, tout guilleret, et dès que nous sommes installés dans la voiture, il s'écrie: «J'ai écrit douze pages de mon roman… douze pages, fichtre!… Ce sera un des plus compliqués que j'aie encore faits… il y a soixante-dix personnages.» En disant cela, il brandit un affreux petit volume stéréotypé, qui se trouve être un PAUL ET VIRGINIE, qu'il a emporté pour lire en voiture.
Une propriété qui, à l'heure qu'il est, coûte plus de 200 000 francs à l'auteur, et dont le prix de l'acquisition primitive a été, je crois bien, de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, où se lit sur la cheminée, la devise: Nulla dies sine linea, et où l'on aperçoit dans un coin un orgue mélodium avec voix d'anges, dont l'auteur naturaliste tire des accords à la tombée de la nuit.
On déjeune gaiement, et l'on va après déjeuner, dans l'île, dont il possède cinquante arpents, et où il fait bâtir un chalet, auquel travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pièce, tout en sapin, au monumental poêle de faïence, d'une belle simplicité et d'un grand goût.
On revient dîner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Vallès, sur lequel Zola vient de faire un article dans le Figaro. Il s'excuse, avec une certaine vivacité, de s'être laissé aller à faire cet article, par un entraînement du premier moment, qu'il ne comprend plus, disant que dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu'il n'y a aucune étude de l'humanité, et répétant deux ou trois fois, avec une espèce, de colère comique. «Pour moi, Vallès n'est pas plus qu'un grain de chènevis… Oui là, pas plus qu'un grain de chènevis».
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Jeudi 23 juin.—Un jeune médecin italien nous faisait hier soir, un dramatique récit.