XXXII

Élisa vivait donc ainsi, souffrant tout ce que pouvait faire souffrir un pareil état physique dans une semblable profession, lorsqu'un soir, un soldat de ligne monta dans sa chambre. Il revint, et souvent, et chaque fois qu'il revenait, il apportait à Élisa un bouquet d'un sou. Un bouquet à une prostituée comme elle… des fleurs, des fleurs, quel homme avait jamais songé à lui en offrir… et là où elle était!…

Pourquoi et comment, du don de ces méchants petits bouquets, l'amour naquit-il chez cette femme qui n'avait jamais aimé? Cela fut cependant, et quand Élisa se mit à aimer, elle aima avec la passion que les filles mettent dans l'amour.

XXXIII

Elle aima avec les tendresses amassées dans un vieux coeur, qui n'a point encore aimé.

Elle aima avec l'aliénation d'un cerveau, comme frappé d'une folie de bonheur.

Elle aima avec des délicatesses, qu'on ne suppose pas exister chez ces créatures.

Elle aima avec les douleurs révélées dans cette phrase d'une fille à un inspecteur de police: «M'attacher à un homme, moi… jamais, il me semble que le contact de ma peau le souillerait.» Car chez cette femme ayant, par moments, le vomissement de l'amour physique, c'était un supplice de se livrer «au petit homme chéri,» ainsi qu'aux passants auxquels elle se vendait, de lui apporter dans l'acte charnel les restes de tous, de le salir enfin, comme disait cette autre, de la publicité de son contact.

Elle eût voulu l'aimer, être aimée de lui, rien qu'avec des lèvres qui embrasseraient toujours.

Et continuellement sa tête, dans l'élancement pur d'un rêve chaste, forgeait, entre elle et le lignard aux fleurs, des amours avec des tendresses ignorantes, avec des caresses ingénues, avec des baisers innocents et doux, baisers qu'elle se rappelait avoir reçus autrefois, toute petite fille, d'un amoureux de son âge.