Elle avait honte vraiment de dire cela à un soldat. Mais bien souvent la révolte secrète de son corps, se dérobant aux ardeurs amoureuses de son amant, se traduisait en des résistances emportées, rageuses, toutes voisines des coups, et qui paraissaient singulières à cet homme, venant de la part de cette femme, qu'il savait, qu'il sentait l'adorer.
XXXIV
Dès lors, il n'y eut plus dans la pensée d'Élisa que l'attente de son jour de sortie avec son soldat.
Pendant des heures, avant l'une de ces sorties, Élisa parlait à ses compagnes, avec une effusion fiévreuse et bavarde, du plaisir qu'elle allait avoir à passer toute une journée avec «son petit homme chéri,» de la fête qu'elle se faisait de se promener avec lui dans la campagne, bien loin dans la campagne. Il y avait un vieux baromètre chez Madame; la veille elle montait deux ou trois fois dans sa chambre, pour voir si le capucin se décidait à ôter son capuchon. Le matin elle s'habillait longuement, et cependant se trouvait prête, longtemps avant que son amant arrivât.
Elle partait enfin sous les regards de toutes les femmes de la maison, la suivant de l'oeil, derrière les persiennes fermées. Une main, la paume appuyée à plat sur sa hanche droite et les cinq doigts enserrant la moitié de sa taille mince, Élisa marchait avec un coquet hanchement à gauche, une ondulation des reins qui, à chaque pas, laissait apercevoir un rien de la ceinture rouge, attachant en dessous sa jupe lâche. Elle trottinait ainsi, un peu en avant de l'homme, la bouche et le regard soulevés, retournés vers son visage.
Elle était nu-tête, le chignon serré dans un filet que traversaient les petites boules d'un grand peigne noir, tandis que le reste de ses cheveux, laborieusement frisés et hérissés, lui retombait sur le front comme une touffe d'herbes. Elle avait un caraco de laine noire avec une bordure d'astracan à l'entournure des manches, et sa jupe de couleur balayait la poussière de grands effilés, appliqués sur l'étoffe, ainsi que des volants. Un petit châle d'enfant, de laine blanche aux mailles tricotées, se croisait autour de son cou, attaché par une broche d'argent où l'on voyait une pensée en émail. Et elle tenait de sa main restée libre, par une habitude particulière aux femmes de maison, un petit panier de paille noire.
Dans cette toilette, malgré les taches de rousseur, si pressées sur son blanc visage, qu'elles le tachaient comme des maculatures d'un fruit pierreux, Élisa semblait cependant jolie, d'une beauté où se mêlaient au rude charme canaille de la barrière la mignonnesse de son nez et de sa bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux restés, comme aux jours de son enfance, angéliquement clairs.
* * * * *
Le soir, quand Élisa rentrait, à la nuit tombée, elle se glissait dans la cuisine. Elle se sentait froid, et demandait,—la journée avait été cependant très-chaude,—qu'on lui allumât un cotret. Elle restait silencieuse, les mains tendues vers la flambée qui les faisait transparentes. Marie Coup-de-Sabre, descendue, dans le moment, chercher une cafetière d'eau chaude, regardant par hasard les mains d'Élisa, remarquait que, sous les ongles, il y avait une petite ligne rouge, comme aux ongles des femmes qui ont fait des confitures de groseille dans la journée (Déposition du témoin).