L'autre voisine d'Élisa était une toute jeune femme, victime de ce règlement odieux qui mêle et associe dans une existence commune la femme condamnée à un an et à un jour de prison, et la femme condamnée aux travaux forcés à perpétuité. La jeune détenue se trouvait sous le coup d'un jugement pour adultère. Courbée en sa honte, la malheureuse, toujours penchée sur son métier à tapisserie, de ses yeux qui se mouillaient involontairement, laissait, de temps en temps, tomber une larme qui faisait scintiller, un moment, une goutte de rosée sur une fleur de soie.

Celle-là, Élisa la méprisait, la trouvant trop lâche.

Chez Élisa, chez cette nature sauvageonne, qui avait toujours tenu de la chèvre rebellée, prête à repousser à coups de tête, la main pesant sur elle, cet instinct de révolte était devenu plus accentué depuis que cette main était la main de la Justice. Toutefois, il faut le dire, le désintéressement de son crime faisait relever le front à la criminelle. Dans ce monde de femmes presque entièrement composé de voleuses, la superbe de sa probité donnait à tout l'être d'Élisa quelque chose de hautain et d'indigné. La rébellion de son coeur mutiné ne se manifestait par aucun acte, aucune parole, aucune infraction à la discipline; elle était dans son regard, dans son attitude, dans son silence, dans le bouillonnement colère d'un corps terrassé, dans le frémissement d'une bouche qui se tait. Aussi, supérieure, directeur et inspecteur étaient enclins à la sévérité contre l'impénitente, qui s'était fait une ennemie plus redoutable dans la prévôté chargée de la distribution et de la surveillance de son travail. Élisa lui avait brutalement laissé voir le dégoût qu'elle éprouvait pour la comédie d'amendement, la basse hypocrisie, le mensonge sacrilége de religiosité, au moyen desquels, une détenue devient trop souvent, dans une maison de détention une contre-maîtresse.

XLII

Être vivante et redouter d'être pour les autres ainsi que la mémoire d'une personne morte, se voir abandonnée de ceux qui ont été vos parents, vos amis, vos connaissances, douter si une pensée affectueuse vous plaint, ne se sentir plus rattachée ici-bas par l'émotion lointaine d'un souvenir, porter sa peine toute seule sans l'écho d'un mot compatissant, enfin ne pas toucher de près ou de loin à cette pitié ambiante, dont le réconfort dans les peines inconsolables aide le moral humain à souffrir et à continuer de vivre en souffrant: tel était le sort d'Élisa, qui depuis deux années n'avait point été demandée une seule fois au parloir, n'avait pas reçu une lettre, n'avait pas obtenu un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vécu enfant, jeune fille ou femme.

Élisa avait cependant bien peiné pour n'être point punie pendant les soixante jours de deux mois entiers, et cela plusieurs fois afin d'obtenir de l'administration la bienheureuse feuille de papier à lettre qui porte en tête:

Maison centrale de Noirlieu, le____

La correspondance est lue à l'arrivée et au départ. ====================== N°_____ Nom de Fille:_______ Nom de Femme:______ Atelier______

* * *

Les détenues ne peuvent écrire que tous les deux mois, pourvu toutefois qu'elles n'aient pas été punies: