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Élisa donc, dans le besoin de tendresse vague que crée la douleur, avait écrit plusieurs lettres, elle avait fait la battue de ceux qui portaient son nom, elle avait, sous le prétexte d'affaires de famille—la seule correspondance qui lui fût permise—imploré l'envoi d'un bout de papier sur lequel un peu d'écriture voulût bien se rappeler qu'elle existait encore. On n'avait pas répondu. Personne n'avait eu la charité de lui jeter l'aumône d'une ligne. Partout le silence, et partout l'oubli.
La prisonnière avait parfois l'impression d'être enterrée toute vive, et un instant le personnel de la prison, perdant à ses yeux sa réalité, ne lui apparaissait plus que comme les visions et les fantômes d'un épouvantable cauchemar… Cette vie sans rien savoir des siens, sans rien savoir des autres, sans rien savoir de rien! et la curiosité instinctive de ce qui se passe sous le soleil, et l'intérêt de l'être humain pour les choses de son humanité, et ce besoin de tout individu de participation à la connaissance lointaine des événements quelconques, ne pouvoir les satisfaire jamais! jamais! Oh! cette existence vécue dans l'ignorance cruelle de tout! À mesure que les lentes années se succèdent, au milieu d'un effroi qui vient aux plus bêtes, sentir s'épaissir, au fond de soi, ce grand et redoutable inconnu! Il y avait des jours, où Élisa eût donné une pinte de son sang pour apprendre, quoi? elle n'en avait pas l'idée,—rien certes qui l'intéressât ou la touchât personnellement,—pour apprendre seulement quelque chose, pour qu'il tombât une filtrée de jour dans les ténèbres de son être. Quelquefois, au préau, tout à coup elle s'arrêtait dans sa marche mécanique, l'oreille tendue à des pas graves de bourgeois qui se promenaient, à des cris d'enfants qui se perdaient dans le lointain, comme si ces pas, comme si ces cris allaient lui dire du nouveau. Deux ou trois fois, pendant un espace de cinq ans, la musique d'un orgue monté par hasard sur les remparts lui apporta son bruit—le refrain d'un air à la mode—c'est tout ce qui vint à elle, pendant ce long temps, des changements de la terre.
Un jour, cependant, des vitriers avaient remis des carreaux dans une cour intérieure, Élisa trouva par terre le papier du cornet de tabac de l'un d'eux, un morceau de journal qui ne remontait guère au delà d'une année. Elle lut les trois ou quatre faits-Paris un peu écornés qu'il contenait, et à l'atelier plaçant l'imprimé devant elle, en le dissimulant sous ses petits outils de couture, dont il semblait l'enveloppe dépliée, elle le regardait pendant son travail, en lisait de temps en temps quelques lignes avec les yeux que l'on voit à une dévote dans un livre de piété.
Un mois cette découverte la rendit tout heureuse. Puis la nuit avec son noir secret des choses se referma sur elle.
Elle regardait jalousement curieuse ses camarades de salle, revenant du parloir avec l'éclaircie d'un court bonheur sur leurs figures tout à l'heure assombries et grises. Parmi celles-là il y avait la soeur d'une fille avec laquelle Élisa s'était trouvée dans la maison de l'École-Militaire, et que cette fille venait voir régulièrement tous les six mois. Le lendemain d'un jour où la détenue avait été appelée au parloir, ne pouvant résister au tourment de son cerveau affolé de connaître n'importe quoi du dehors, de derrière les murs de la prison, Élisa, dans la descente de l'escalier, feignant de perdre un de ses sabots, se rapprochait d'elle, lui mettait dans la main une rondelle de carton.
Élisa, sans qu'on la vît, avait eu la patience et l'adresse de découper, dans le Pater et l'Ave de son livre de prières, les lettres au moyen desquelles elle avait formé des mots, qu'elle avait collés avec de la mie de pain sur le fond d'une boîte à veilleuses. Tous les six mois, alors que la femme de l'École revenait, Élisa interrogeait ainsi la détenue qui lui répondait de la même manière.
XLIII
La nuit était déjà bien avancée. Dans le dortoir installé par l'architecte de la prison, entre le rejoignement étroit de la voûte ogivale de l'ancienne église, et que soutenaient de distance en distance des piliers de fonte; dans le sinistre dortoir, bas, resserré, étouffant, mais prolongé à l'infini, les lampes fumeuses n'éclairaient plus, sous les tristes couvertures brunes, que d'une lueur tremblotante, les formes des prisonnières reposant dans les poses raides et contractées d'un sommeil qui se défie. Le petit jour commençait à bluetter sur les barreaux des fenêtres. La prévôté, en son lit plus élevé, dormait profondément. Toutes les femmes sommeillaient, et les songes, qui rêvaient de crimes, étaient muets.
Seule, Élisa veillait encore. Un moment se soulevant dans un allongement qui rampait, elle interrogea longuement le silence et l'ombre, longuement scruta de l'oeil le judas de la logette de la soeur. Cela plusieurs fois. Puis dans le lit d'Élisa, s'entendit comme l'imperceptible grignotement d'une souris. La tête retombée sur le traversin, en une immobilité trompeuse, la prisonnière, d'une seule main, décousait à petit bruit un coin de son matelas. Au bout de quelques minutes, elle retirait de la laine le papier qu'elle avait caché dans son chignon en chemin de fer, qu'elle avait tenu des années au fond d'une poche, le déménageant tous les six mois de sa robe d'hiver dans sa robe d'été, qu'elle avait enfin serré dans son matelas.