Le président, d'une voix où il ne reste plus rien du timbre mordant et ironique d'un vieux juge, demande à la condamnée ce qu'elle peut avoir à dire sur la peine.

La condamnée s'est rassise. Dans sa bouche desséchée sa langue cherche de la salive qui n'y est plus, pendant qu'un larmoiement intérieur lui fait la narine humide. Elle est toujours remuante, avec toujours les mains derrière le dos, et sans avoir l'air de bien comprendre.

Alors la Cour se lève, les têtes des juges se rapprochent, des paroles basses sont échangées, durant quelques secondes, sous des acquiescements de fronts pâles. Puis le président ouvre le Code qu'il a devant lui, lit sourdement:

«Tout condamné à mort aura la tête tranchée.»

Au mot de «tête tranchée» la condamnée, se jetant en avant dans un élancement suprême, et la bouche tumultueuse de paroles qui s'étranglent, se met à pétrir entre des doigts nerveux son chapeau qui devient une loque… tout à coup le porte à sa figure… se mouche dans la chose informe… et, sans dire un mot, retombe sur le banc, prenant son cou à deux mains, qui le serrent machinalement, ainsi que des mains qui retiendraient sur des épaules une tête vacillante.

LIVRE PREMIER

I

La femme, la prostituée condamnée à mort, était la fille d'une sage-femme de la Chapelle. Son enfance avait grandi dans l'exhibition intime et les entrailles secrètes du métier. Pendant de longues maladies, couchée dans un cabinet noir attenant à la chambre aux speculum,—le cabinet de visite de sa mère,—elle entendit les confessions de l'endroit. Tout ce qui se murmure dans des larmes, tout ce qui parle haut dans un aveu cynique, arriva à ses jeunes oreilles. La révélation des mystères et des hontes du commerce de l'homme et de la femme de Paris vint la trouver dans sa couchette, presque dans son berceau. La croyance naïve de la petite fille au nouveau-né trouvé sous le buisson de roses de l'enseigne maternelle fut emportée par des paroles cochonnes, instruisant son ignorance avec d'érotiques détails, des matérialités de la procréation. Du milieu de la nuit de son cabinet, l'enfant alitée, l'enfant à la pensée inoccupée, rêvassante, assista aux aventures du déshonneur, aux drames des liaisons cachées, aux histoires des passions hors nature, aux consultations pour les maladies vénériennes, à la divulgation quotidienne de toutes les impuretés salissantes, de tous les secrets dégoûtants de l'Amour coupable et de la Prostitution.

II

Une abominable vie que la vie de la petite Élisa chez sa mère. L'effort de «tirer des enfants», la montée quotidienne de cinquante étages, les sorties de jour et de nuit par tous les temps que Dieu fait, les veilles, la privation de sommeil, les gardes dans les logis sans feu, la peine et l'éreintement d'une existence surmenée, exaspéraient l'humeur de la sage-femme, la tenaient en l'irritation grondante des gens qui triment dans un métier d'enfer. Puis la copieuse nourriture et les verrées de vin, à l'aide desquelles la créature du peuple cherchait la réparation de ses forces pour l'accouchement en expectative, faisaient cette irritation prompte aux giffles. Parfois, il y avait bien, dans une tape, l'attendrissement colère du coeur de cette femme, revenant à la fois apitoyée et enragée, d'un de ces spectacles de misère, comme seules les grandes capitales en recèlent dans leurs profondeurs cachées.