Ces batailles semblent se donner au son de ce chant d'extermination, composé par l'empereur Zinmou, dont un frère venait d'être tué par une flèche:
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense toujours: l'ennemi doit être haché en pièces, comme des oignons, avec ses femmes et ses enfants, au pied des palissades. Cela suffira et mettra fin à la guerre.
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense sans cesse: ma colère est pénétrante comme le goût du gingembre. C'est en les exterminant tous qu'il faut mettre fin à la guerre.»
Des albums sont consacrés aux objets de laque, et nous y relevons une série de ravissants peignes de luxe. D'autres albums apportent au travail du fer des modèles d'une imagination merveilleusement créatrice, et nous font passer, sous les yeux, des couvercles de boîtes, des gardes de sabre, des manches de couteaux qui sont de la vraie bijouterie.
Les albums qu'on pourrait appeler «Éléments de dessin» ne peuvent se compter. Je citerai, parmi ces albums, un petit cahier très curieux, dessiné d'après ce principe qui avait fait sculpter les joujoux exposés à la dernière exposition, et qui composaient une série d'animaux à l'état de premier dégrossissement d'une sculpture, et d'ébauche rudimentaire de la forme. L'album contient un méli-mélo d'hommes, d'animaux, cherchés dans le dessin extérieur, dans le contour spirituel, bizarre, caractéristique, excessif, de l'être représenté, avec un dedans rempli par une teinte plate. Cela donne des silhouettes très originales, et où l'œil n'est distrait par aucun détail secondaire. C'est, en plein jour, des choses à peu près dessinées comme des figurations d'ombres portées par une lumière sur un mur. Il existe ainsi des drapements de femmes dégingandées, contournés d'un gros trait écrasé d'un effet saisissant; et une planche de cigognes,—de vrais triangles volant dans l'air,—est tout simplement étonnante.
Mais vraiment l'on ne peut parler de croquis d'art, sans ouvrir une parenthèse en faveur d'O-kou-saï[55] et de ses quatorze petits cahiers classiques. Cet homme a le génie du dessin de premier jet, le talent unique d'enfermer, dans une ligne tracée en courant, la vie d'un mouvement humain ou animal, la physionomie d'une chose inanimée. Figurez-vous, au milieu de toutes ces images gardant un rien du hiératisme chinois, des dessins empreints à la fois de la modernité d'un Gavarni et d'un Decamps, et qui cependant n'ont rien d'occidental, mais sont le triomphe du d'après nature oriental. Ce sont des centaines de croquetons, où pêle-mêle, et au gré du motif tombé sous les yeux du dessinateur, défilent des hommes, des femmes, des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des paysages, des objets bizarres et imprévus, comme la coupe intérieure d'un pistolet, et jusqu'à un pétale de fleur, un caillou, un brin d'herbe. En ces pages qui ne finissent jamais, O-kou-saï montre, grands comme le pouce, ses compatriotes, dans les poses, la tenue, les habitudes de leurs corps, et aussi bien dans l'action de leurs muscles parmi les durs travaux des mines, que dans la détente heureuse de leurs membres en la fumerie des pipettes. Avec le dessinateur, nous voyons les Japonais galopant sur de petits chevaux ébouriffés, plongeant sous l'eau à la recherche des coquillages, se disloquant dans des tours de force ou d'adresse impossibles, et encore des Japonais sommeillant, s'éventant, lisant, jouant aux dames, se promenant, contemplant un pot de fleurs, faisant kow-tow, la révérence où l'on touche la terre du front. Partout sur les feuilles qui se succèdent, foisonne une humanité d'homuncules aux contours cahotés et ressautants, et dont la myologie est légèrement écrite sur la nudité. Il y a une série de planches de lutteurs et de bâtonnistes, où les ramassements, les retraites, les développements, les allongements des bras et des jambes forment une suite d'infiniment petites académies d'une science d'anatomie extraordinaire. Enfin, sous le crayon d'O-kou-saï, revit, saisie sur le vif, toute la mimique corporelle de ce peuple si expansif, si démonstratif. Et le tortillage de la femme dans son éternel accroupissement à terre le rend-il d'une manière assez divertissante! Dans la figuration rigoureuse, dans la copie fidèle de ses hommes et de ses femmes, O-kou-saï apporte un grossissement comique qui n'est pas, à proprement parler, caricatural, mais plutôt humoristique. L'artiste, si l'on peut dire, a la réalité ironique. Quelquefois même cette réalité, tout en restant humaine, prend chez l'artiste un caractère fantastique dans des vieillards raccornis et poilus qui ont l'air de satyres octogénaires, dans des femmes, sur les épaules desquelles il met la tête inanimée et cabossée des poupées de là-bas, et surtout dans des phtisiques, que le squelette transperce çà et là, et rend macabres.
Du reste, O-kou-saï est attiré par le fantastique, et y va quelquefois résolument. On rencontre parfois, dans son Œuvre, une femme-revenant, une larve dressée dans le ciel, comme une longue chenille recourbée, et qu'enveloppe une tignasse de pendu. Et je ne sais guère d'apparition plus terrible que ce crâne chevelu, dans la tête de mort duquel regarde un seul œil vivant, grand ouvert.
Tournez la page, après l'image effrayante, ce sera peut-être une plaisanterie scatologique: une lucarne de privé que dépasse la tête d'un samourai plongeant entre les manches de ses deux sabres, tandis qu'au dehors les nez se bouchent jusqu'à la cantonade. Et toujours ainsi, l'imagination se mêlant à la réalité, une image inattendue mène à une autre. On passe de l'épure d'un dévidoir à cocons de vers à soie à la fantaisie de deux porteurs, dont les nez font le bâton auquel est suspendu le fardeau branlant; du tour d'un jongleur rendant le contenu d'une tasse dans une envolée de papillons qui lui sort de la bouche, à l'action d'une jeune fille qui, en se tordant de rire, éteint une chandelle avec un pet; de la méditation d'un lapin dans un clapier, à un bain de famille où un Japonais fait sa barbe, à côté de jeunes femmes vêtues seulement de leurs épingles à cheveux, au milieu de petits enfants jouant avec des tortues.
Mais où O-kou-saï est vraiment inimitable, c'est dans le crayonnage de l'oiseau, de l'insecte, du poisson, du reptile. C'est là incontestablement la vraie et la grande spécialité des Japonais, et voici, dans un album d'inconnu jeté sur la table, une crevette dessinée avec la grandeur d'un dessin de Michel-Ange. Mais nul n'a rendu aussi bien que O-kou-saï, le galbe, l'aspect, la tache de ces animaux dans le paysage, nul n'a surpris comme lui le rampement, la nage, le vol, et surtout l'immobilité frémissante et animée de l'animalité vêtue d'écailles ou de plumes, des habitants de l'eau ou de l'air.
Et toutes les habiles figurations de l'artiste sont plaisantes à l'œil par la coloration particulière de leurs impressions. Comme fusinées, elles se jouent dans trois teintes: le gris du papier de Chine pour le fond, une teinte bleutée pour les vêtements, les pelages; une teinte rosée pour les carnations, les fleurs, etc. Et le dessin et les couleurs semblent bues par la soie du papier.