L'œuvre de réalité humoristique de O-kou-saï nous mène aux albums absolument caricaturaux, en général de date assez récente. La caricature au Japon, chez ce peuple moqueur, a une verve, un entrain, une furia indicibles; il semble qu'elle soit le produit de la fièvre d'une cervelle et d'une main, et parfois son étrangeté lui donne l'aspect d'une hallucination de fou. Elle est copieuse, exubérante, et les imaginations cocasses, et les bonshommes drôlatiques de toutes les couleurs jaillissent sur la page blanche de l'album à la façon de la poussée violente et de l'éparpillement multicolore, dans le ciel, d'un bouquet d'artifice. Le caricaturiste n'économise pas son comique, il couvre, il surcharge la feuille d'innombrables compositions, et le papier jusqu'en ses recoins grouille, fourmille de gens contorsionnés, de bousculades réjouissantes, de chutes montrant à cru des derrières à des idoles, qui s'indignent sous leur patine verte, de maux de cœur tournés au mal de mer, d'inénarrables natations de femmes obèses et ventripotentes. C'est tumultueux, diffus, enchevêtré, avec quelque chose du trouble remuant des morceaux de papier colorié d'un kaléidoscope qu'on secouerait. Ici, des enfants peignent en vermillon le ventre de Silène d'un dormeur; là, un vieux vétérinaire examine de tout près l'anus d'un cheval qui pétarade; plus loin, un borgne court après son œil emporté au bout d'un fil par une grosse mouche. Il s'y trouve, dans ces croquis, tous les contrastes amusants des gras et maigres, toutes les déformations d'un visage vu en long et en large dans une cuiller, tous les galbes de crânes d'imbéciles, et de cet imbécile particulier au Japon, qui a le type d'un Jocrisse kalmouck, enfin tous les ingénieux emprunts faits par notre Granville pour la construction de son humanité. Notons en passant que, chez les Japonais, la pieuvre devient la maquette d'après laquelle le caricaturiste façonne toute une série d'étranges têtes, aux protubérances, aux nodosités d'une calebasse, au profil creusé comme un quartier de lune. On y voit encore des femmes, emprisonnées dans leur parapluie fermé, qu'elles ne peuvent rouvrir,—le parapluie en papier jaune huilé couvert de grands caractères noirs joue un rôle important au Japon,—des goinfreries bestiales d'hommes aux longs cheveux rouges, des sortes d'Aïnos, autour de platées de nourritures gigantesques, des promenades ridicules de samourais dans la silhouette farouche de leur arsenal militaire en marche, des ascensions plaisantes de montagnes saintes par des pèlerins qui ont l'air de larves blanches sur un champignon pourri, et au milieu du délire général de l'illustration, des Bouddha, sortant de leur immobilité de bronze, pour faire la grimace et demander à boire.
Et toujours dans la grosse charge, par-ci par-là, un détail délicat: la jupe d'une femme renversée, les jambes en l'air, figurera la volute d'une coquille; l'hébêtement d'un ivrogné de saki tiendra, du bout des doigts d'une main, l'orteil de sa jambe allongée par un de ses serpentins mouvements d'un maître de notre xvie siècle. Nous trouverons même, parmi ces planches pour rire, la fine et distinguée observation du peintre de mœurs qui, sans l'outrance de la caricature, fait risibles de simples mouvements de l'âme: la colère de celui-ci, l'admiration amoureuse de celui-là; fait risibles le vautrement congestionné de ce savant sur un rouleau d'écriture, la pipette de travers dans la bouche, et encore la joie dansante et disloquée du populaire, et les grâces de la Japonaise disgracieuse.
Les étrangers, les Hollandais, les Anglais, se trouvent volontiers sous le pinceau du caricaturiste japonais. Et voici une caricature très réussie de l'Occident par l'Orient. Un officier de marine anglais, l'air un peu nigaudinos, et qui se tient les côtes de bonheur, est embrassé par une pudibonde lady, coiffée d'un chapeau bibi;—et devant l'amour bête de ces deux personnages farces, les êtres fantastiques peuplant la terre, le ciel et l'eau de l'Empire du Lever du Soleil se livrent à une formidable gaieté.
Bien souvent, en effet, dans l'Extrême-Orient, le fantastique se mêle à la caricature, ainsi que nous l'avons vu dans l'œuvre de O-kou-saï. Il n'a pas d'albums spéciaux, et se déverse un peu sur toutes les pages, mettant à côté du rire son surnaturel, sa terreur. C'est à droite et à gauche qu'il place ses effrayants vieillards, balayés de chevelures blanches, au visage rouge; ces daïmio mystérieux, tenant entre leurs mains une tête de femme coupée, ressemblant à ces petites têtes de suppliciés en terre cuite, peintes en vert, une grosse larme sous l'œil droit, et qui pendent aux franges du manteau du diable punisseur des crimes dans l'enfer bouddhique; ces personnages à têtes d'oiseaux groupés dans des branches, ainsi qu'en un arbre de Jessé d'un conte de fée; ces gros hommes aux lobes d'oreille leur balayant le ventre; ces femmes poursuivies par des jambes sans corps, et ces luttes de lutteurs sans têtes.
Ici, dans l'obscurité d'une chambre à demi éclairée par une lanterne, la fumée d'une pipe se transforme en un immense serpent se tordant au-dessus de la tête du fumeur épouvanté. Là, dans le noir de la nuit, est tendue à travers la campagne une toile qui tient le ciel, et où est blottie une formidable araignée-crabe dont les pinces sont partout. Les monstres enfantés et aimés par l'imagination nationale entrent bientôt en scène. Dans cette planche, où un guerrier galope parmi les flots obscurs, apparaît la légendaire tortue à la tête de chien, à la queue d'algues flottantes, à l'antique carapace, où se sont formés des rochers, où poussent des arbres. Dans cette autre planche, sort, des profondeurs des Océans, le dragon des typhons, dont la présence perturbatrice de l'atmosphère soulève la mer dans le ciel, et fait courir, autour du bateau en détresse, des vagues qui ont comme des griffes, des doigts crochus à leurs crêtes.
Souvent aussi à ces apparitions d'une animalité de rêve et de cauchemar, l'Orient associe la vision d'épouvante de l'Occident: le squelette,—qu'en leur qualité de coloristes, les Japonais aiment à colorier en lilas tendre. Et trouvez, dans notre fantastique à nous, une composition supérieure à celle-ci? Par une de ces nuits, où un nuage sinistre est jeté avec un art si admirable sur une lune livide, un samourai, les mains sur les gardes de ses deux sabres, regarde, dans le ciel noir, une bataille de squelettes menés par une Mort, chevauchant une carcasse de cheval, et brandissant au-dessus de son crâne, aux orbites vides, un long fauchard.
Un fantastique moins terrifiant, plus autochtone, presque entièrement personnel aux Japonais, et qui revient dans tous les albums: c'est l'allongement des nez qui deviennent des trapèzes autour desquels des équilibristes font de la voltige, l'allongement des jambes qui semblent avoir les rallonges de grandes échasses,—et en première ligne l'allongement de cous qui prennent le serpentement et la ténuité d'un ver de terre interminable. Longtemps j'ai pris ces allongements bizarres pour des visions de l'ivresse du hachisch, mais aujourd'hui après l'étude de «la Science politique», il faut abandonner cette interprétation de ces fantaisies physiologiques. Il s'agit de la figuration d'une superstition japonaise partagée par quelques tribus indigènes des îles Philippines. C'est le rok-ri-koubi (la tête à six lieues) ou la croyance que lorsque le corps est complètement endormi, le cou s'allonge, devient mince comme un fil, flexible comme un roseau. Et la tête de l'endormi peut ainsi s'éloigner à des distances infinies, et assister à des choses absconses et secrètes, qu'il n'est pas donné de voir à l'homme éveillé.
Une étude des albums japonais serait incomplète si l'on n'accordait pas un mot aux albums érotiques. L'Orient n'a pas notre pudeur, ou du moins il a une pudeur autre, ainsi que je l'ai indiqué à propos du théâtre. Le Japon est le pays où un homme tirant des quatre compartiments d'une boîte, du sable rouge, bleu, blanc et noir, ainsi qu'un paysan ensemençant son champ, sème sur le parquet, à la volée d'une main artiste, des dessins obscènes, qui mettent en joie un public d'honnêtes femmes et de jeunes filles. Donc ces sortes d'albums sont nombreux, très nombreux. Mais avant tout, il faut le déclarer, ces images n'ont rien de la polissonnerie froide de l'Occident et même de la Chine. Ce sont d'énormes gaietés, et comme le portefeuille d'un dieu des Jardins où l'indécence des choses est sauvée par une naïveté de temps primitifs, et, le dirai-je? par le michelangelesque du dessin. Il se révèle en ces impressions un amour physique, qui, dans les contractions des orteils des hommes, dans les pamoisons des femmes, a quelque chose de l'épilepsie, et apporte au dessinateur une tourmente de lignes superbes. Ces albums représentent en général des Maisons de thé, où, derrière le repliage de quelques pages figurant l'habitation au grand toit noir, aux boiseries laquées de rouge, au jardin rose, se dissimulent les scènes amoureuses.
Mais entrons dans une de ces maisons, à l'aide d'une chanson populaire[56]:
«Voyez donc sur cette fleur ces deux jolis papillons. Pourquoi voltigent-ils ainsi sans se séparer?