Quelquefois on rencontre des impressions exceptionnelles, ne venant pas d'ordinaire assemblées en albums, mais dont on trouve par hasard une ou deux collées au verso d'une couverture[58]. Ces impressions, en général d'un format restreint, sont tirées sur un papier de choix, qui est l'idéal du papier par son glacé soyeux et sa blancheur crémeuse. Sur ce papier, où les légendes et les inscriptions prennent une netteté à prendre en pitié tous les imprimés de l'Occident, et où les rubriques sont du plus adorable carmin, les linéaments des figures, tracés d'une manière presque imperceptible, les donnent à voir dans une espèce d'effacement vaporeux, au milieu d'accessoires accusés, pour ainsi dire seulement, par l'ombre du creux de l'impression, et apparaissant comme des objets de pure lumière, où court ici un mince filet d'azur, où boutonne là le rose d'une fleur non encore ouverte.
Dans ces impressions, un gaufrage précieux soulève le relief des choses, des fleurs d'une robe, des sculptures d'une boîte de laque rouge, et l'or, l'argent et même les autres métaux introduits avec une économie exquise sur les saillies et les petits renflements du papier, vous amusent du trompe-l'œil presque matériel des ferrurres d'argent d'un cabinet, du bronze vert d'un chibatchi, du disque de fer poli d'un miroir. Un grand nombre de ces impressions ne sont que de surprenantes figurations d'objets de la vie intime et familière. Une feuille représente un sabre appuyé contre un coffret à armure, une autre une tasse de fer damasquinée en or avec trois pétales de fleurs, une autre tout simplement un bonnet de papier noir laqué de fonctionnaire. Cela est tout, et cette représentation d'art de si peu de chose suffit à l'artiste, comme suffisait à Chardin la peinture d'un verre d'eau à côté de deux prunes!
CABINET DE TRAVAIL
Au plafond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant, et foulent la flore éclatante,—tout tissus et hérissés d'ors de tons divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM. Sichel ont rapporté en France la terrible et farouche garde-robe[59].
Le cabinet n'est que livres. Sur les quatre murs, de haut en bas sont rangés des volumes, des volumes à la portée de la main, et qu'un doigt peut atteindre.
Tous ces livres sont des livres du xviiie siècle, et je demande au libraire chargé de ma vente, après ma mort, de donner à cette réunion, ce titre, sur son catalogue:
Bibliothèque du xviiie siècle.
Livres, Manuscrits, Autographes, Affiches, Placards.
Ce titre seul peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu toujours qu'il s'y mêlât un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et l'autographe. Et même dans l'imprimé, le morceau de papier qui n'était pas un livre, et dont je fabriquais un livre, au moins une plaquette, avait pour moi une attache supérieure à celle d'un bouquin vanté. Par exemple, le petit bulletin déposé chez les suisses des hôtels[60] pendant la maladie de Louis XV, dans le cartonnage que je lui ai fait faire, m'est plus précieux, m'est plus intime, m'est plus inspirateur, que quelque livre que ce soit du temps. Il en est ainsi pour l'immense lettre d'invitation de Grimod de la Reynière pour le souper du cochon, avec son grand V sur larmes d'argent. Et il en est encore ainsi, pour la collection unique des placards, que le révolutionnaire Vincent faisait de la maison d'arrêt du Luxembourg afficher dans Paris, au mois de frimaire de l'an deuxième de la République française une et indivisible.
Dans ces livres couvrant les murs, la théologie est absente. La jurisprudence manque également, sauf quelques procès curieux pour l'histoire des mœurs, répartis dans les autres divisions, et un exemplaire du Tribunal révolutionnaire, dont il ne manque que cinq ou six numéros. La philosophie n'est guère représentée que par un Helvetius, qui court après une Philosophie de M. Nicolas, philosophie qui court, elle, après les Confessions de Mme (de Fourqueux). La science, avec toutes ses subdivisions, n'a sur mes planches qu'un seul et unique volume, le Traité de géométrie de Sébastien Leclerc 1764, et encore doit-il sa place, là, aux amours qui montent dans les A B C des triangles, aux rustiques paysages de Chedel, aux petites scènes galantes de Cochin, égayant le bas des théorèmes, vrai livre de science à la Fontenelle, et dont tous les bibliophiles voudront, quand ils s'apercevront que c'est un des volumes les plus joliment illustrés du xviiie siècle. Et la bibliothèque ne commence qu'avec l'art.
Ne voulant pas être interminable, je ne parlerai ni des ouvrages esthétiques et historiques de l'art français, ni de la collection des expositions et critiques de salons, etc., etc.; je me contenterai de donner un extrait d'un manuscrit inédit contenant le journal des séances de l'Académie de peinture et de sculpture pendant l'année 1748; une petite biographie des artistes, faite avec les plaquettes rares, les manuscrits, les lettres autographes qui se trouvent réunis, côte à côte, sur les planches de ma bibliothèque; enfin un travail raisonné sur les catalogues et les livres relatifs à la curiosité.