Pour les terres et la maison de Château-Thierry[70], fais pour le mieux et comme pour toy, voulant me débarrasser de ces deux drogues, et ayant l'intention de réunir le plus possible en argent comptant, en ce moment ayant en plus de ce que tu as en main, une trentaine de mille francs, dont partie est déjà à Paris, et espérant encore, d'ici à mon départ, augmenter mon lopin, quitte à voir ce que j'en ferai quand je serai à Paris.
Tu seras vraiment étonné quant tu reverras Édouard, qui est devenu un grand et beau garçon, ayant très bonne tournure et un talent auquel tu ne t'attends pas. Je te promets que le premier tableau qu'il fera à Paris, sera pour toy.
Quant à mes espérances ici, elles sont bien faibles. On promet ici beaucoup et on ne tient rien. J'ai affaire aux plus vilaines gens qu'on puisse connaître. Les Russes ne sont pas beaux à voir chez eux, et, je le répète, il faut mériter d'être pendu chez nous pour venir ici.
Le climat et tout ce que l'on m'a fait souffrir ici, ont détruit ma santé, et de plus je désespère d'être récompensé, et ce n'est qu'à force de privations que j'ai amassé quelque chose, pour qu'il ne soit pas dit, que j'avais fait huit cents lieues, en pure perte.
Écris-moi quand tu pourras, je n'ai plus que toi, les autres m'abandonnent. Ma sœur ne me donne plus de nouvelles, parce que j'ai refusé de lui prêter 45,000 francs; Maillard parce que je ne veux pas qu'il vende mes tableaux et en employe l'argent, enfin qu'en bon ami, je ne veux pas faire bourse commune.
J'espère après le jour heureux, où je pourrai vous embrasser tous, et boire, à votre bonheur, ce bon vin de France, dont je ne bois pas tout mon saoul dans ce maudit pays.
J'espère à mon retour vivre tranquille au milieu de mes enfants et du peu d'amis que j'ai. Je serai peu riche, mais je suis sans ambition, je travaillerai jusqu'à la fin de mes jours, mais pour m'amuser, et je n'espère qu'après le repos. Ma tâche en ce monde approche de sa fin.......