De l'art de la fabrication des étoffes et des tissus, le livre le mieux et le plus pittoresquement fait, est un volume dont je possède un exemplaire en maroquin rouge: c'est «le Dessinateur pour les fabriques d'étoffes, d'or, d'argent et de soie, par Joubert de Hiberderie, 1765». Le livre, outre sa partie technique, a cela d'amusant qu'il parle un peu de tout, et qu'il fait faire à son dessinateur un voyage des plus instructifs dans Paris, ne l'arrêtant pas seulement aux magasins d'étoffes de soie de MM. Barbier, Bourjol, Laurozat, Nau, Despeignes, de Courcy, David le Roux, Doré, Mercier, Buffault, Martin, Doucet, le Boucher, Grégelu, Le Sourd, mais le menant au Louvre, au Luxembourg, au Palais-Royal, dans les collections particulières, au cabinet des estampes, dans les manufactures royales, et lui faisant voir les boutiques des brodeurs et faiseuses d'agréments, des éventaillistes, des peintres d'équipages. A propos des étoffes de coton, citons une petite brochure qui s'élève contre la prohibition de l'impression et la gravure des moules propres à l'impression des toiles de coton en France: ce sont les «Réflexions sur différents objets de commerce, et en particulier sur la libre fabrication des toiles peintes en France. Genève, 1749.»
Sur l'art du tapissier, un homme du métier a publié, en 1774, un petit volume technique du plus haut intérêt, devenu aujourd'hui très rare. Ce sont les «Principes de l'art du tapissier, ouvrage utile aux gens de la profession, par M. Bimont, maître et marchand tapissier». Bimont nous donne la nomenclature exacte du mobilier du temps; son livre renferme l'énumération des lits à la duchesse, à la romaine, appelés baldaquins, à la turque, à la polonaise, des lits à tombeau, à double tombeau, des lits à colonne, du lit à pavillon en serge, puis des sophas, des ottomanes, des duchesses, des fauteuils à poches, à cartouches, des fauteuils en cabriolet, des fauteuils de canne, des grandes bergères de paille, des chaises à la reine, des paravents, des écrans, etc. Il indique le prix des étoffes, depuis le damas de Gênes, de Lyon, de Tours, jusqu'à la siamoise de Rouen et de la barrière du Temple, et la façon de chaque meuble est évaluée par article détaillé, en sorte que nous apprenons que la garniture d'un lit de trois pieds et demi à la duchesse, en damas, coûtait à Paris, en 1774, la somme de 857 livres 15 sols.
Dans l'art de la joaillerie, à noter un beau livre: le «Traité des pierres précieuses et de la manière de les employer en parures, par Pouget fils, à Paris, chez l'auteur marchand joaillier, quay des Orfèvres, au Bouquet de diamants; Paris, 1762», in-quarto. Il est orné d'un frontispice et de 79 planches gravées par Mlle Rambeau, représentant une très intéressante suite de montures du temps. On y voit des bouquets exécutés chez Lempereur, des aigrettes, pompons, papillons à mettre dans les cheveux, des boucles à fleurs, des bracelets ou boîtes à portraits, des agrafes de corps, des colliers d'applique, des nœuds de col, des bagues de fantaisie, des becs de tabatière, des nœuds d'épaule, des ganses de chapeaux, des navettes, des bâtons d'éventail, des queues de cachet, des chaînes de montre, dont l'une représente les attributs de l'Amour, symbolisant «la Jeunesse et la Beauté par un panier de fleurs, les Sens par un trophée de musique, deux flambeaux et quelques fruits, la Discrétion par deux trompettes enchaînées, la Jouissance par deux tourterelles bec à bec, couronnées de fleurs[75]».
L'art de la danse, le premier des arts gymnastiques, a sa petite bibliothèque. Elle débute par: «le Maitre a danser, par Rameau, maître à danser des pages de Sa Majesté Catholique, la reine d'Espagne», un volume où d'épouvantables tailles-douces vous démontrent, sur des personnages en bois, les grâces du menuet, vous donnent les deux attitudes pour ôter son chapeau, et toute l'interminable série des révérences en avant, de côté, en arrière. A propos de la courante, l'auteur nous apprend que «Louis XIV, d'heureuse mémoire, la dansait mieux que personne de sa cour». Un autre volume de Rameau intitulé: Abrégé de la nouvelle méthode dans l'art d'écrire toutes sortes de danses de ville, et dédié à son Altesse Sérénissime Mlle de Beaujolais, est suivi «des douze plus belles danses de Pécour, compositeur de l'Académie royale de musique», parmi lesquelles nous relevons la Bourrée d'Achille, la Mariée de Roland, le Menuet d'Alcide, la Royale. Un autre recueil publié précédemment par «M. Feuillet, maître et compositeur de danse», sous le titre: Recueil de contredanses mises en chorégraphie, contenait le Carillon d'Oxford, le Tourbillon d'amour, le Menuet de la Reine, l'Épiphanie. Le Répertoire des bals, ou théorie pratique des contre-danses, par le Sr de la Cuisse, maître de danse, quatre volumes portant la date de 1762, et contenant les plans des figures des contre-danses, renferme quelques titres singuliers comme l'Hôtel de l'Ortie, la Fleury ou les Amusements de Nancy, les Fontaines du Loiret, les Jolis Garçons, l'Épicurienne, la Strasbourgeoise, la Clairon, les Échos de Passy, la Ruggieri, la Fée Urgèle. Cet ouvrage est illustré dans son premier volume de deux planches, l'une pour la Bionni, l'autre pour la Griel, du nom du portier du parc de Saint-Cloud, deux planches chargées d'une multitude de danseuses et de danseurs microscopiques, gravés à l'eau-forte, répétant dans de petits carrés les figures, et que j'ai reconnus pour des Gabriel de Saint-Aubin. Ces deux eaux-fortes jusqu'ici inconnues, et dont la Griel est signée g d s, manquent au catalogue du petit maître rédigé par M. de Baudicour. Vient, après le Répertoire des bals, la Lettre sur la danse et les ballets, par M. Noverre, pensionnaire du roi et maître des ballets de l'Empereur, Londres et Paris 1783, un exemplaire d'envoi avec l'ex dono autoris, et relié en maroquin rouge, et précédé d'un magnifique portrait gravé en Angleterre, où le professeur de danse porte en sautoir sur la poitrine un ordre étranger.
Parmi les danses à la mode en France, au xviiie siècle, il en est une qui fit fureur: la danse qui eut l'honneur d'être représentée par A. de Saint-Aubin, dans son Bal paré, l'Allemande. Je possède sur cette danse deux rares petites plaquettes. L'une porte pour titre: «Almanach dansant ou positions et attitudes de l'Allemande, dédié au beau sexe par Guillaume, maître de danse pour l'année 1770.» Elle est ornée d'un charmant frontispice dessiné par Bertault, et de douze jolies figures, donnant les passes de cette danse, figures qui ont une certaine parenté avec le dessin d'Augustin de Saint-Aubin. Un autre petit volume avec des figures gravées par Mme Annereau, mais très inférieures, s'intitule: «Principes d'Allemandes, par M. Dubois, de l'Opéra. A Paris, chez l'auteur.»
Dans l'art de l'équitation, nous citerons l'École de cavalerie de la Guérinière, les deux volumes publiés en 1769 et illustrés des spirituelles et pittoresques eaux-fortes de Charles Parrocel, montrant la Pésade, la Courbette, la Ballottade, la Croupade, la Capriole, le Piaffer dans les piliers, la Course de bague. Nous citerons encore la Pratique d'équitation par M. Dupaty de Clam, 1769, petit livre qui a pour frontispice la rare gravure de Moreau jeune, représentant: «Posture à cheval dessinée d'après nature, où le cavalier est vu aux trois quarts et à quatre pieds au-dessous de la ligne horizontale.» Il y a à joindre à ces deux ouvrages la brochure intitulée: Mémoire inutile sur un sujet important, 1788, qui est, en ce temps de fureur des courses, une défense du cheval anglais, contre Linguet qui s'était indigné de la curiosité de Paris «pour ces squelettes de chevaux montés par des singes anglais».
L'art de l'escrime compte quelques volumes. Le plus ancien en date est: «le Maistre d'armes, ou l'abrégé de l'exercice de l'épée, démontré par le sieur Martin, maistre en fait d'armes de l'Académie de Strasbourg, 1737.» Ce livre, publié à Strasbourg avec des imageries provinciales, en est encore à la flanconade. Le véritable traité en faveur, au xviiie siècle, s'appelle «l'Art des armes par M. Danet, Syndic-Garde des ordres de la compagnie des Maistres en fait d'Armes des Académies du Roi en la ville et faubourg de Paris, aujourd'hui Directeur de l'École royale d'Armes». C'est l'école de l'escrime moderne avec un chapitre rétrospectif curieux sur les voltes, pirouettes, estocades des anciens, et les deux volumes sont remplis de figures gravées par Taraval. Il y a encore le «Nouveau Traité de l'Art des armes par M. Nicolas Demeuse, garde du corps de S. A. le prince évêque de Liège», un volume orné de figures, publié à Liège en 1786.
Les arts, concourant à la toilette de l'homme et de la femme, abondent en brochurettes et petits livres curieux.
Commençons par la toilette de l'homme[76].
«Oraison funèbre de très habile, très élégant, très merveilleux Christophe Scheling, maître tailleur de Paris, prononcée, le 18 février 1761, dans la salle du célèbre Alexandre, limonadier au Boulevart. A Paris, 1761.»—Un petit pamphlet, une charmante ironie, pleurant le tailleur qui, le premier, mit au jour la nuance mordorée, qui eut le génie d'ambrer les habits, qui fut l'inventeur de ces charmants déshabillés, appelés par le peuple chenilles[77]; l'artiste dont la vogue fut un moment telle, que son hôtel était assiégé comme un ministère, et que tout Français bien né «se croyait dans la nudité la plus affreuse, quand il n'était pas habillé par le divin Scheling». Scheling, l'homme unique pour les habits de velours moiré, cannelé, ciselé, de velours plein, de velours à bordure, de velours à queue de paon, et encore pour les habits de taffetas ondoyant, de taffetas pommelé, de lustrine mouchetée, de lustrine serpentée avec dorures à glacis, dorures à flocons, galons à tresse, galons à clinquant, galons sur rubans, broderie relevée, broderie renversée, demi-Versailles, demi-Fontainebleau; le tailleur, enfin, qui habillait Berlin, en dépit de la guerre entre la France et la Prusse, et qui convertit la Pologne à nos modes, le jour où ses habits furent introduits à Varsovie.