Sous le portrait de Laurent de Villedeuil, le portrait d'un parent dont j'ignore absolument le nom mais le portrait d'un terrible bon vivant de l'ancien régime, montrant, au-dessous des frimas d'une tête poudrée à blanc et d'épais sourcils noirs, un teint, où l'allumement sensuel de la vie met comme du fard parmi les bleuissements d'une barbe vivace.
Auprès de ce portrait, la médaille en bronze doré de mon grand-père à l'Assemblée nationale portant la légende: Louis XVI, restaurateur de la liberté française. Et à côté de la médaille, la gravure de la collection des portraits de chez Desjabin, qui le montre, ce grand-père, avec son petit œil despotique, son immense nez aquilin, l'avance énergique du bas de son profil:
M. Huot de Goncourt.
Né à Bourmont, le 15 avril 1753.
Député du Bassigni en Barrois à l'Assemblée nationale de 1789.
Au coin de cette cheminée, dans les intermèdes du travail, une cigarette aux lèvres, les yeux errants sur tout le bric-à-brac qui m'entoure, souvent je me suis interrogé sur cette passion du bibelot qui m'a fait misérable et heureux toute ma vie. Et me rappelant les mois de privations, que mon frère et moi avons passés, plusieurs années de suite, dans des auberges de peintre à trois francs par jour, pour payer une trop grosse acquisition; et retrouvant dans ma mémoire ces journées maladives d'achats déraisonnables, et dont on sort inassouvi, avec l'émotion d'une nuit de jeu, et une bouche amère, que seule peut rafraîchir l'eau de mer d'une douzaine d'huîtres, je me demandais si cette maladie était un accident, un mal attrapé par hasard, ou si ce n'était pas plutôt une maladie héréditaire, un cas semblable à la transmission de la folie ou de la goutte. Alors je me mettais à remonter ma famille, et j'y trouvais un des grands et des passionnés collectionneurs du xviiie siècle, M. Le Bas de Courmont, de la collection duquel viennent quelques-uns des beaux tableaux hollandais du Louvre, mais c'est le premier mari de ma grand'mère maternelle, et par le sang il ne m'est rien. Chez mon grand-père paternel, en sa belle maison de pierre sculptée de Neufchateau, il y avait quelques bronzes, quelques meubles, quelques dessins, achetés par lui à Paris, pendant qu'il siégeait à la Constituante, mais c'était tout simplement du mobilier de la grande ville, apporté par mode, dans la maison d'un provincial, et sans qu'on y rencontrât ni la trace ni le symptôme d'un goût particulier. Mon père, lui, était un militaire, et toute sa vie, depuis l'âge de seize ans passée sur les champs de bataille, ne l'avait pas disposé à donner son regard, à prêter son attention à ces «bêtises», et cependant,—c'est singulier,—quand il achetait un objet mobilier, et devant servir aux usages les plus vulgaires, une brosse par exemple, il la voulait de choix et jouant presque l'objet d'art; et il eut pour boire son bordeaux, un des premiers verres mousseline que le commerce ait fabriqués. En mon père était, en quelque sorte, une nature d'amateur pour les choses de la vie courante.
Mais je crois au fond que le collectionneur chez moi ne doit rien aux ascendances, et qu'il a été créé uniquement par l'influence d'une femme de ma famille. En ces temps, qui remontent à l'année 1836, un de mes oncles possédait une propriété à Ménilmontant, une grande habitation en forme de temple, avec un théâtre en ruine, au milieu d'un petit bois: l'ancienne petite maison donnée par un duc d'Orléans à Mademoiselle Marquise. L'été, ma mère, ma tante et une autre de ses belles-sœurs, dont le fils, l'un de mes bons et vieux amis, est aujourd'hui ministre plénipotentiaire de France en Bavière, habitaient, toute la belle saison, cette propriété: les trois ménages vivant dans une espèce de communauté de tout le jour. Moi j'étais à la pension Goubaux, et tous les dimanches où je sortais, voici à peu près quel était l'emploi de la journée: Vers les deux heures, après un goûter qui était, je me rappelle, toujours un goûter de framboises, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni de «la Mode», descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio que la réunion de ces trois femmes: ma tante, avec sa figure brune pleine d'une beauté intelligente et spirituelle, sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée et la paresse molle de sa taille; ma mère, avec sa douce figure et son petit pied. Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, à cette époque, une des quatre ou cinq personnes de Paris, enamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités à l'heure où, se disposant à partir pour aller dîner en quelque «tourne-bride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et où la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors c'était, dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et inquiet, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements, en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs...
Et toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds et sur tout ce qui pouvait me faire tomber. Et le retour avait lieu dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos de trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire: «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!»
Ce sont certainement ces vieux dimanches qui ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.