Au milieu de la cheminée, sur un socle de bois sculpté, se dresse la Baigneuse de Falconet, un biscuit à la longueur fluette, aux mains, aux pieds, aux petits seins amoureusement modelés et dont la nudité blanche se reflète de dos dans la glace. Aux côtés de la Baigneuse sont posés deux pots-pourris de Saxe, d'une forme carrée, aux angles adoucis par un contour rocaille, surplombant de son décor ondulant les quatre faces semées de fleurettes, de papillons, d'insectes, joliment coloriés. Et à chaque extrémité de la cheminée se contourne un chandelier japonais: une grue, dont le cou, au-dessus de ses longues pattes d'échassier, se tord dans l'enroulement d'une branche d'arbrisseau en boutons, où s'entr'ouvre une fleur pour la bobèche d'une bougie.
La glace qui ne monte qu'à une certaine hauteur, ainsi que dans les anciens dessus de cheminée, et sur laquelle, brisant la ligne droite de l'architecture, pend la gouache de l'Épouse indiscrète, en un cadre à l'élégant écusson, est surmontée d'un trumeau. C'est une trouvaille du temps où, chez les marchands de bric-à-brac, vos pieds cognaient, dans les recoins noirs, les plus délicates sculptures: un panneau, où d'un vase Louis XVI, une grêle imagination de Salembier, déborde un bouquet de pavots dont l'épanouissement floche et les grandes feuilles molles sont rendus par un ciseau travaillant dans du bois, et en ce bois découpant une flore rustique, qui paraît chiffonnée par des doigts de femmes dans une feuille de papier humide.
De chaque côté de la cheminée, au-dessous de deux appliques de jade vert, feuillagées d'un bouquet de plumes de paon, sont suspendus à droite et à gauche des portraits de famille, des miniatures dans des cadres de cuivre doré.
Celle-ci, c'est ma grand'mère maternelle: Madame Le Bas de Courmont Pomponne, mariée au fermier général guillotiné en 1793. Isabey l'a représentée sous un toquet de velours liséré d'un ruban feu, jeté sur sa chevelure poudrée, la poitrine couverte d'une chemisette transparente, dans l'ouverture carrée d'une robe de velours bordée de fourrure. Et dans le pittoresque de ce costume de polonaise du Directoire, apparaît la séduisante femme, avec ses immenses yeux noirs, son nez à la Roxelane, sa bouche rouge. Ma grand'mère avait été une des beautés de cette époque de plaisir, une de ces veuves qui oubliaient la Terreur au bal, et le poétereau des Modes ou la Soirée d'été (1797) a même décoché quelques vers contre sa coquetterie et ses toilettes excentriques:
Mais, est-il vrai, dis, superbe C....ont,
Qu'un casque un jour ait ombragé ton front?
De cette grand'mère, j'ai le souvenir d'une vieille femme, se tenant du matin au soir,—sauf une petite promenade à quatre heures, au bras d'un abbé, dans le passage de l'Opéra,—se tenant dans le demi-jour d'un appartement très élevé, au mobilier comme emballé sous de vieilles housses, et où partout traînaient des livres de cabinet de lecture: les mémoires des temps qu'elle avait vécus. Son grand corps frileux était toujours empaqueté dans de jaunes cachemires de l'Inde, attachés sur elle par un nœud à l'enfant, et sa pâle et encore belle figure s'amusait de mon bruit, de mes interrogations, mais sans parler, sans répondre, sans sourire; enveloppée du silence un peu intimidant des vieilles gens qui ont traversé des révolutions.
Celle-là, c'est ma mère, peinte en 1822, l'année de son mariage. Coiffée de petits frisons dans lesquels est posé de côté un floquet de rubans bleus, un rang de perles au cou, elle porte une robe de mousseline blanche à rayures satinées qu'attache une ceinture bleue, et que resserrent, à la saignée des bras, deux bracelets de la soie et de la couleur de la ceinture et du floquet des cheveux. Cette toilette de jeune fille va le mieux possible à ses yeux limpides, à son teint pur et frais, à cette petite bouche dont héritera mon frère, à cet air d'ingénuité et de timidité qu'elle a gardé toute sa vie.
Sous le portrait de ma mère, le portrait de mon frère: une photographie d'après un daguerréotype exécuté en 1855, le seul portrait qui donne l'enjouement moqueur de sa figure, et l'expression de cette spirituelle gaieté, qui faisait se dire entre eux aux domestiques de la famille: «Monsieur Jules dîne ce soir, on va rire.»
De l'autre côté de la cheminée, c'est le portrait en habit galonné d'or, de Laurent l'ingénieur, le créateur du canal de Picardie, le glorieux anobli fait marquis de Villedeuil, et avec les descendants duquel ma famille a eu des alliances et d'intimes amitiés. Des traits carrés, une figure de volonté que ce Laurent de Villedeuil.