Qui enseigne la manière simple d'accomoder (sic) les pommes de terre avec quelques avis sur les soins nécessaires pour les conserver[89].

Ces livres tiennent du haut en bas tout le fond de la pièce. Ici le mur retourne, et c'est un panneau qu'emplit une bibliothèque de Boule de la première manière du grand ébéniste, et dans laquelle le cuivre seul a un emploi dans l'incrustation de la marqueterie. L'enchevêtrement géométrique des lignes et la complication de l'arabesque sont du goût le plus sévère, et le dessin de métal avec son luisant d'or pâle, en le noir de l'ébène, fait le plus harmonieux effet et le plus sourdement riche. L'histoire de ce meuble est curieuse, comme un symptôme du mépris qu'au temps de la Restauration et du règne des commodes d'acajou, nos grands-parents avaient pour l'ancien mobilier de la France: il était l'armoire que ma mère avait à sa pension, dans sa chambre, quand elle commença à être grande fille. Plus tard il fut restauré par Monbro, malheureusement en ces années, où l'on n'avait pas le sentiment de la réparation historique, et où une baguette de cuivre estampé semblait devoir tenir avec succès la place d'une baguette en bronze doré, mais un jour où la vente d'un livre m'apportera un peu d'argent, je ferai arracher la restauration de Monbro, et remettre le petit meuble en son état ancien.

La bibliothèque de Boule est la boîte par excellence des beaux livres, des belles reliures, faisant ressortir les riantes et lisses couleurs des peaux avec le foncé de ses panneaux, où se répète et revit un rien de la dorure du dos des volumes. Aussi est-ce en cette bibliothèque qu'est la fleur de mes livres. Ce sont les livres illustrés par Boucher, par Gravelot, par Eisen, et parmi lesquels figure un exemplaire en maroquin vert des Contes de La Fontaine, de l'édition des fermiers généraux, un exemplaire au texte réglé, aux toutes premières épreuves, aux gardes doublées de tabis, aux plats de la reliure chargés d'une riche dentelle; ce sont de petites raretés comme le voyage en Italie de Mme Lecomte avec les spirituels encadrements à l'eau-forte, par lesquels les galants pensionnaires de l'Académie ont fêté la venue à Rome de la maîtresse de Watelet[90]; ce sont les six volumes in-quarto de l'édition de Molière de 1734, le plus beau et le plus monumental ouvrage, illustré par le xviiie siècle; ce sont de curieux petits manuscrits comme l'Administration de l'argenterie, Menus Plaisirs et Affaires du Roi, dont j'ai tiré de si précieux détails pour le mariage de Marie-Antoinette. Il y a là renfermés, un certain nombre de beaux vieux maroquins sanguins, où la patine du temps a mis comme une pourpre sombre,—des bouquins solides et magnifiques qui sont à la fois des outils de travail et des joyaux de musées. Et encore des maroquins, aux armes de personnages célèbres du xviiie siècle, des maroquins aux armes de Trudaine de Montigny, de Hue de Miromesnil, du lieutenant de police Sartines, de l'archevêque de Beaumont, de M. de Marigny, du prince de Ligne, du diplomate Cobentzel. Mon ambition avait été surtout de faire une collection spéciale de livres aux armes des Françaises, qui ont été, un tant soit peu, bibliophiles, au siècle dernier, mais je m'y suis pris un peu tard, et au moment où ces livres commençaient à devenir des desiderata de banquiers. Cependant, en ma petite bibliothèque, la duchesse de Gramont retrouverait son exemplaire en maroquin vert de l'Histoire du théatre de l'Académie royale de musique, 1757, et son exemplaire en maroquin rouge de la Bibliothèque du Théatre-Français, par le duc de la Vallière; la comtesse de Provence retrouverait ses deux exemplaires en maroquin rouge, du Dictionnaire portatif des beaux-arts, 1759, et des Anecdotes dramatiques, par l'abbé Clément, 1775; Madame Victoire de France retrouverait son exemplaire en maroquin vert du Cours de belles-lettres de l'abbé Batteux[91]; enfin Marie-Antoinette retrouverait son exemplaire des Lettres juives du marquis d'Argens, de sa bibliothèque du Petit-Trianon,—un exemplaire malheureusement relié en veau. Madame du Deffand, elle! y est rappelée par un exemplaire des Considérations sur les mœurs de Duclos, un volume où, selon son habitude, elle a fait imprimer en or, sur le dos, ses chats aimés, ses chats, dont Cochin a gravé, pour elle et ses amis, une rare petite estampe en 1746. Madame de Pompadour n'est pas oubliée en le petit meuble. Un numéro de sa bibliothèque repose sur les planchettes, le numéro de la Vie des premiers peintres du Roi, par Lépicié, un livre qui est une confession des goûts de la favorite, et d'où se détachent ses trois tours d'or d'un superbe maroquin rouge. Mais un ouvrage pour moi plus précieux, et où l'on a tous les rôles joués et chantés par la comédienne et la virtuose, c'est le Recueil des comédies et ballets représentés sur le théâtre des Petits Appartements, quatre volumes splendidement reliés en maroquin, disparaissant sous la dorure, un exemplaire qui devait être donné par la favorite à ses familiers; et après ces deux livres d'art et de théâtre de la marquise, vient un curieux et significatif livre, ayant appartenu à la Du Barry: son Grécourt, où sur le veau du dos, dans les entrelacs de myrte qui courait sur l'argenterie de Lucienne, se lit la fameuse légende: Boutez en avant.

Pêle-mêle avec ces livres, sont nos livres à nous, les exemplaires choisis de nos romans, de nos études d'histoire, tirés sur peau de vélin, sur chine, sur papier de Hollande, et habillés comme des enfants qu'on aime, et signés d'un I et d'un E entrelacés, ciselés sur la tranche.

Que je plains les lettrés qui ne sont pas sensibles à la séduction d'une reliure, dont l'œil n'est pas amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin, et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de l'esprit, une certaine délectation physique à toucher de leurs doigts, à palper, à manier une de ces peaux du Levant si moelleusement assouplies! La reliure française a été, de tout temps, un art, dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse charmante, et c'est aujourd'hui peut-être le seul art industriel, où se soit conservée la main d'œuvre des choses exquises façonnées par les artisans-artistes du xvie siècle. Mais, il faut le dire de suite, cet art ne supporte pas la médiocrité: rien ne ressemble moins à une reliure supérieure qu'une reliure à bon marché, et l'assemblage de cahiers de papier imprimé entre deux cartons, enfermés dans une peau, en un tout homogène et parfait, un emboîtement qui semble fusionné dans un moule, n'est obtenu, n'est réalisé que par les relieurs qu'on paye très cher. Les grands charmeurs que les Trautz-Bauzonnet, les Capé, les Lortic, les Duru, les Marius! Je sais qu'il existe des fanatiques du nom de Bauzonnet qui ne veulent que des Bauzonnet, qui vont jusqu'à faire casser, sur les livres qu'ils achètent, les reliures de ses plus illustres confrères; moi, je l'avoue, je trouve que, malgré la conscience de son travail et la solidité des dorures, ses reliures ont toujours un aspect un peu vieillot, un peu restauration, et mes reliures d'affection sont des reliures de Capé et de Lortic. Le vieux Capé était inimitable pour la résurrection des reliures riches du xviiie siècle et de leurs arabesques fleuries. Je possède une reliure des Maitresses de Louis XV, exécutée par lui dans la dernière année de sa vie, qui est un vrai chef-d'œuvre de goût et d'imitation intelligente. Mais pour moi,—quand il est dans ses bons jours,—Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C'est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, où nulle dorure ne distrait l'œil d'une imperfection, d'une bavochure, d'un filet maladroitement poussé, d'une arête mousse, d'un nerf balourd,—de cette reliure où se reconnaît l'habileté d'un relieur ainsi que l'habileté d'un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n'a, comme lui, l'art d'écraser une peau, et de faire de sa surface polie la glace fauve qu'il obtient dans le brun d'un maroquin La Vallière; nul, comme lui, n'a le secret de ces petits nerfs aigus, qu'il détache sur le dos minuscule des mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites. Lortic est encore sans pair et sans égal pour jeter des fleurs de lis sur le plat d'une reliure, et la reliure de mon Histoire de Marie-Antoinette, où sur le semis d'or ressaute, dans le maroquin rouge, le profil d'argent d'une médaille de la Dauphine, est une reliure qui peut tenir à côté des plus parfaits ouvrages des relieurs anciens.

Mais, pour ces livres sortis de nous, j'ai voulu mieux encore que des papiers extraordinaires, que des reliures splendides; j'ai cherché à les rendre dignes des enchères des ventes futures, par l'adjonction de dessins originaux, de gravures rares, d'autographes, d'émaux, faisant, de ces affectionnés exemplaires d'auteur, des espèces de bibelots. Ainsi la Lorette étale pour frontispice une académie de femme à l'écriteau de location: un des plus jolis et des plus spirituels petits dessins de Gavarni. Henriette Maréchal renferme: 1o une aquarelle de Gavarni pour le costume de Mlle Ponsin en muse de carnaval; 2o une lettre du dessinateur avec un croqueton apportant un changement à la coiffure; 3o les vers autographes de Théophile Gautier écrits de cette petite écriture fine, menue et comme gravée. La fille Élisa est illustrée d'une eau-forte de François Flameng, tirée à deux ou trois exemplaires. Manette Salomon a, encastrés dans les plats de sa reliure, deux merveilleux émaux de Popelin, représentant Manette, vue de face et de dos sur la table à modèle, et délicatement modelée dans l'or du métal, en sa serpentine nudité.

Parmi ces livres, il est un manuscrit qui m'est surtout cher: un cahier de notes prises en Italie, où les croquis s'entremêlent avec l'écriture, où une poupée antique du Vatican succède à la lampe qui a fait dire à Galilée: «E pur si muove», et où une aquarelle de la place de Bologne, donne une idée du tempérament de peintre de mon frère et de son talent d'aquarelliste.

Sur l'attique de la bibliothèque de Boule, entre les reflets profonds de bronzes sombres, un Amour charnu, aux yeux bandés, aux petites ailes frémissantes et recroquevillées, enferme dans un filet le globe du monde, et l'aimable statuette de Mayence détache ses chairs, pâlement rosées, du bleu pâle d'un long et fluet vase bleu turquoise, mettant sur ce haut de meuble, frappé toute la journée de lumière, l'opposition et l'accord glaceux des deux plus tendres colorations de la porcelaine de l'Occident et de l'Orient.

Au dessus, un peu incliné, se penche dans une harmonie de poudre, de jaunes dentelles, de blanche fourrure de cygne, un portrait de femme inconnue, pastellé par La Tour, une femme aux minces paupières, voilées d'une méditation ironique.

Après le panneau de la bibliothèque vient la cheminée.