Sur ce cuir, dans un désordre cherché, dans un pittoresque d'antichambre et d'atelier, toutes sortes de choses voyantes et claquantes, de brillants cuivres découpés, des poteries dorées, des broderies du Japon et encore des objets bizarres, inattendus, étonnant par leur originalité, leur exotisme, et vis-à-vis d'un certain nombre desquels je me fais un peu l'effet du bon Père Buffier quand il disait: «Voilà des choses que je ne sais pas, il faut que je fasse un livre dessus.»
Ça, une petite jardinière à suspension, fabriquée d'une coloquinte excentrique, dont la tige tournante et recroquevillée est une tige de bronze qui a la flexibilité d'une liane; cette grande planchette fruste de bois, toute parcourue des tortils d'un feuillage de lierre, exécuté en nacre et en écaille: le porte-éventail qui tient dans l'appartement l'éventail ouvert contre le mur; cette petite boule de porcelaine jaune impérial si délicatement treillagée: la cage au grillon ou à la mouche bourdonnante, que le Chinois aime suspendre au chevet de son lit; et cette plaque de faïence figurant une branche de pêcher en fleur, modelée à jour dans un cadre de bois en forme d'écran, vous représente la décoration de l'angle religieux et mystique d'une chambre de prostituée de maison de thé, l'espèce de tableau d'autel devant lequel elle place une fleur dans un vase.
Des broderies du Japon, ai-je dit plus haut, c'est là, dans leurs cadres de bambous, la riche, la splendide, l'éclairante décoration des murs du vestibule et un peu de toute la maison. Ces carrés de soie brodés appelés fusha ou foukousa font la chatoyante couverture sous laquelle on a l'habitude, dans l'Empire du Lever du Soleil, d'envoyer tout présent quelconque, et le plus minime, fût-il même de deux œufs[1]. Les anciens foukousas fabriqués à Kioto[2] sont des produits d'un art tout particulier au Japon, et auxquels l'Europe ne peut rien opposer: de la peinture, de vrais tableaux composés et exécutés en soie par un brodeur, où sur les fonds aux adorables nuances, et telles qu'en donne le satin ou le crêpe, un oiseau, un poisson, une fleur se détache dans le haut relief d'une broderie. Et rien là dedans du travail d'un art mécanique, du dessin bête de vieille fille de nos broderies à nous, mais des silhouettes d'êtres pleins de vie, avec leurs pattes d'oiseau d'un si grand style, avec leurs nageoires de poisson d'un si puissant contournement. Quelquefois des parties peintes, peintes à l'encre de Chine, s'associent de la manière la plus heureuse à la broderie. Je connais, chez Mme Auguste Sichel, une fusée de fleurs brodée dans un vase en sparterie peint ou imprimé, qui est bien la plus harmonieuse chose qu'il soit possible de voir. M. de Nittis a fait un écran, d'un admirable et singulier carré, où deux grues, brodées en noir sur un fond rose saumoné, ont, comme accompagnement et adoucissement de la broderie, des demi-teintes doucement lavées d'encre de Chine sur l'étoffe enchanteresse. Et dans ce vestibule, il y a, sur un fond lilas, des carpes nageant au milieu de branchages de presle brodées en or, et dont le ventre apparaît comme argenté par un reflet de bourbe: un effet obtenu par une réserve au milieu du fond tout teinté et obscuré d'encre de Chine. Il est même un certain nombre de foukousas absolument peints. J'ai coloriée, sur un crêpe gris, dans l'orbe d'un soleil rouge comme du feu, l'échancrure pittoresque d'un passage de sept grues, exécuté avec la science que les Japonais possèdent du vol de l'échassier. J'ai encore, jetées sur un fond maïs, sans aucun détail de terrain, deux grandes grues blanches, à la petite crête rougie de vermillon, au cou, aux pattes, à la queue, teintés d'encre de Chine. Et ne vous étonnez pas de rencontrer si souvent sur les broderies la grue, cet oiseau qui apparaît dans le haut du ciel aux Japonais comme un messager céleste, et qu'ils saluent de l'appellation: O Tsouri Sama, Sa Seigneurie la Grue.
Cependant le foukousa proprement dit est brodé, entièrement brodé, et semblable à celui-ci qui représente un coq et une poule avec ses poussins. Voici l'échevèlement du plumage pleureur du coq, le duvetis de la plume naissante d'un poussin monté sur le dos de sa mère, la chair caronculeuse des crêtes, et à toutes les pattes, des ongles faits d'une soie qui joue la corne, de vrais ongles. C'est encore, celui-là, le planement de deux grues parmi des branches de sapin couvertes de neige, avec la blancheur vivante de l'animal, si bien différenciée de la blancheur mate et morte de la neige; ou enfin ce dernier: sur un fond de soie azur, l'argentement vague et tout lointain du Fusi-yama, avec au dessous, tout seul dans l'espace et semblant voler dans l'air célestement bleu des altitudes, un faucon, les ailes déployées.
Et tous les sujets, les Japonais les tentent et les réalisent en broderie. Ils font le tableau de sainteté, le tableau de genre, que j'aime moins que le reste,—l'humanité en étant toujours médiocre,—et le paysage et la caricature. En ce dernier genre, est-il une composition plus drôlatique que cette troupe de rats costumés en Japonais, tirant à elle, au bout d'un câble d'or, une immense rave blanche, au haut de laquelle une rate s'évente voluptueusement?
Une des représentations que les Japonais réussissent le mieux après les animaux, c'est la représentation de la nature morte. Regardez, sur ce fond cendre verte, ces trois éventails ouverts imitant trois éventails en papier doré, avec le relief de leur dessin gaufré, et dans un coin l'attache d'un petit cornet de papier d'où sort un bouquet de fleurettes. L'éventail est un objet familier pour lequel l'artiste de là-bas a une prédilection, et il revient souvent sous l'aiguille des brodeurs. Voyez cet autre foukousa, où sur un fond rose turc sont déployés deux éventails blancs brodés de paysages. Il présente, ce carré, une particularité charmante. Le fond, dont le dessin damassé figure des bambous, montre ses bambous roses dans la marge, blancs dans la réserve des deux éventails. Un autre foukousa étale sous vos yeux, au milieu de pétales de fleurs, des albums avec le fac-similé de la mosaïque de leurs couvertures et le cordonnet extérieur de leur reliure; et dans un coin se trouve un râteau en bambou, et dans l'autre un balai, que tiennent parfois un vieil homme et une vieille femme, l'Adam et l'Ève du Japon, et qui sont, comme la grue et la tortue, des porte-bonheur dans les intérieurs. Sur celui-ci pendent trois kakemonos: une branche d'arbuste fleuri, une vue du Fusi-yama, un personnage saint appuyé sur un cerf blanc. Le foukousa le plus remarquable de la série est un carré de soie rouge, sur lequel sont deux coffrets dorés de la plus fine sculpture, d'où se détortillent de grosses cordelières bleues, se perdant parmi des coquilles à l'intérieur laqué, et qui, bâillant demi-ouvertes, laissent entrevoir de minuscules Japonaises dans des jardins roses[3]. C'est dans cette broderie la plus étonnante imitation à la fois d'une ciselure d'or et d'un fin ouvrage de laque polychrome; et la soie sous les doigts de ces merveilleux brodeurs pour cette figuration, et la figuration de tout au monde, se prête à des travaux à plat, à des travaux de chaînette, de cordelette, à de petits carrelages, à de petits cloisonnages, à des entremêlements, à des entre-croisements, à des habiletés de métier incroyables, qui arrivent au pelage d'un quadrupède, au plumage d'un oiseau, à l'écaille d'un reptile, au pulpeux, au charnu presque d'une fleur de magnolia s'entr'ouvrant.
Toutefois le plus extraordinaire foukousa que je possède, et le plus beau que je connaisse parmi tous ceux que j'ai vus, représente deux pigeons, l'un entièrement blanc, l'autre mi-roux, mi-blanc, tous deux avec des pattes et des yeux roses. Je ne sais pas comment c'est fait, et par quel artifice des fils de soie arrivent à être de la plume si réelle, mais la lumière joue sur le plumage des deux pigeons comme sur un plumage naturel[4].
Un des côtés curieux de cet art industriel dans la reproduction réaliste de la nature, c'est l'introduction d'éléments de pure fantaisie, c'est, par exemple, l'emploi de l'or, de cette chose qui ne se trouve ni dans les végétaux ni dans les animaux, et que les brodeurs savent si bien marier à de vraies couleurs de nature, si bien incorporer dans leur brillant trompe-l'œil. Ainsi voici, sur du blanc, une langouste, dont le fond n'est pas seulement moucheté d'or, mais dont toute la carapace est éclaboussée de parcelles dorées, qui se font très bien accepter et imitent, à s'y tromper, la lumière granuleuse et micacée d'une carapace[5]. Voici encore, sur de la pourpre, une jonchée de grosses fleurs jaunes où toutes les nervures du feuillage sont en or, sans que le bouquet perde de sa réalité. Et voilà,—audace encore plus extraordinaire,—voilà, sur un fond cerise, un pêcher au tronc rocailleux, coquillageux, tout brodé d'or, et qui, sans que cette orfèvrerie choque, semble, avec ses petites pousses vertes et ses fleurettes blanches, un arbuste de métal poussant une végétation de feu d'artifice.
Mais au fond la qualité supérieure de ces broderies et leur remarquable originalité, c'est d'être des choses tissées, tenant d'une manière intime au grand art du dessin, et dans lesquelles les brodeurs japonais luttent avec les peintres, travaillent à obtenir sur la soie des effets qui sont du domaine exclusif de la peinture, tentent,—le croirait-on?—avec l'aiguille à broder, l'ébauche, l'esquisse, la croquade. Vous trouvez dans des foukousas des parties restées volontairement à l'état de première idée, au milieu du fini du reste, des lointains touchés avec quelque chose de la liberté heureuse et volante d'un pinceau qui pose des tons, sans les assembler, et dans les ciels, des volées d'oisillons pareils à ces accolades faites en courant de deux coups d'une plume écrasée. Dans cet ordre de confection artistique, je possède un carré des plus intéressants. Sur une soie gros bleu, sillonnée de bandes pourpre, imitant les eaux de la mer éclairées des derniers feux du soleil couchant, nage, en se jouant, une bande de cormorans indiqués seulement par des traits brodés, tantôt en soie noire, tantôt en soie blanche, tantôt en or, avec sur les têtes une touche de couleur également brodée: un foukousa qui donne l'illusion d'un croquis d'artiste, où il n'y aurait encore sur le papier que de vagues contours et des taches. La broderie conçue et exécutée ainsi n'est plus de l'industrie, mais bien un peu de l'art.
Les beaux foukousas ne sont presque jamais sur ce bleu dur de soie légère, qui sert de fond aux foukousas modernes: ils s'enlèvent sur des satins épais comme des cuirs, sur des gros grains teints de bleu céleste, de vert poreau[6], de ventre de biche, de feuille morte, de jaune maïs, de rose groseille, etc. Ils ont aussi, en général, au lieu de leur doublure en crêpe de Chine rouge assez commune, des envers de soie damassés d'or et d'argent, où parfois se trouvent dans un coin les armoiries d'un prince. Une remarque curieuse faite par moi sur les vieilles broderies: les yeux des animaux sont faits en soie. C'est un point noir dans un ton brun ou bleu,—quelquefois recouvert d'un morceau de verre dans un petit rond de métal,—mais seulement chez les plus ordinaires. Les yeux en émail indiquent en général une origine moderne. Autre remarque: les foukousas que j'ai rencontrés sur fond noir, soie ou velours, sont toujours d'une qualité exceptionnelle. Les anciens foukousas portent quelquefois, mais très rarement, la signature ou le cachet du brodeur. Les deux pigeons sont signés: Shiko.