Parmi ces bibelots orientaux, une merveille française, un bas-relief de Clodion!
Un satyre agenouillé, un seul genou en terre, d'un bras nerveux entourant les deux jambes d'une bacchante nouées autour de son cou, est prêt à soulever la folle et jeune rieuse, qui, glissée au bas de ses reins et mollement renversée en arrière, s'appuie d'une main sur l'épaule d'un petit faunin, se haussant sur la pointe du pied.
La jeunesse et la gracilité de la fille des bois et des vignes, le modelage de ses petits seins rigides et de son ventre douillet, l'ingénu et voluptueux abandon de son attitude, le rythmique agencement des lignes gracieuses, l'art délicat et spirituel d'esquisse de la sculpture, le parti tiré de la demi-ronde bosse et de ses amincissements gradués, la caresse dans la glaise des détails de la tête, des mains, des mignons petits pieds se raidissant, enfin la science de cette œuvre facile, qui pourra la bien dire?
Cette terre cuite est une de mes bonnes fortunes des ventes publiques. L'expert avait inséré dans son catalogue: «Tout ferait supposer que ce bas-relief est de Clodion s'il n'était pas signé Michel», et encore il ne disait pas avec une faute d'orthographe. L'expert ignorait que le vrai nom du sculpteur est Michel, et qu'il n'a jeté ce surnom de Clodion au bas de ses œuvres qu'à une certaine époque de sa vie.
SALLE A MANGER
Une porte du vestibule ouvre à droite dans la salle à manger: une vraie boîte comme je les aime, et où ne se voient ni murs ni plafond sous les tapisseries.
Une suite de panneaux qui décorait autrefois un pavillon de musique dans un jardin, s'est trouvée, une suite qui recouvre, sans qu'il y manque un pouce, les quatre parois avec leurs angles coupés. Ces tapisseries, exécutées sur les dessins de Leprince et de Huet, mettent contre les murailles un paysage de fantaisie, où se mêle le rustique théâtral de Boucher aux perspectives de terrasses à balustres de Lajoue, aux lointains d'île enchantée de Watteau. Et le paysage de convention est peuplé par une création adorablement mensongère: des gardeuses de moutons enrubannées, des Tircis poudrés à blanc, des fileuses de campagne aux engageantes de dentelle, des chasseresses vêtues de l'habit rouge de Vanloo dans sa partie de chasse, et de petits paysans faunins chevauchant des chèvres: tout ce monde détaché d'un fond blanc, de ce fond précieux qui est l'enveloppement, l'atmosphère tendre des jolies tapisseries du xviiie siècle, et dans l'harmonie crémeuse duquel, sous les jeux du jour, le rose, le bleu, le jaune soufre sont à tout moment sillonnés de l'illumination brillantée de la soie transperçant la laine. Riants tableaux qu'encadrent, courant sur un vert, couleur de vieille mousse, des arabesques enguirlandées de chutes de fleurs et de lambrequins amarante. Au plafond, c'est une tapisserie d'Aubusson représentant la composition de Lancret gravée sous le nom de l'Adolescence. Malheureusement, cette tapisserie achetée à Munich en 1873, et sans doute prise en quelque château français pendant la guerre,—et qui n'avait guère moins souffert que la France,—fut si malheureusement réparée à deux reprises différentes, qu'il a été nécessaire de prier l'ami Eugène Giraud de la repeindre un peu,—et peut-être l'a-t-il repeinte avec trop de générosité?
Sur ces murs de peinture tissée qui ne souffrent aucune décoration, rien que deux grands bras en bronze doré, mettant sur le panneau du fond leur riche serpentement contourné, et dressant leur feuillage de rocaille, d'où la bobèche sort et s'épanouit comme l'efflorescence vigoureuse jaillissant du resserrement et du nœud d'une branche. Un beau et libre travail de bronze doré, qui n'a dans sa perfection quoi que ce soit du fini sec, du travail perlé moderne.
Le merveilleux art industriel que l'art des Meissonier, des Gouthière, et de tant de grands inconnus, pétrisseurs de bronze doré, fabricateurs de ces robustes et élégantes choses qui ont l'air de sculptures tournées dans un or malléable! Quel assouplissement de la matière rebelle, et les habiles caresses des ciselets sur cette fonte qui perd sa rigidité et prend quelque chose de la mollesse de son modèle en cire! Ces bronzes dorés, j'en possède quelques-uns qui sont de remarquables échantillons de la large facture de Meissonier, et de la facture précieuse des bronziers de la fin du siècle. J'ai dans mon antichambre un portoir, un des plus purs spécimens de cette rocaille, au départ semblable au dos bombé et sinueux d'un coquillage, et qui se creuse, et se renfle, et ondule, et serpente, et se branche, et se termine en des tiges ornementales qui ont pour boutons de fleurs ces perles longues qu'on dirait les larmes de la sculpture. Et l'or de ce portoir, si tranquille et si reposé en son éclat sourd, cet or qui a, pour lui, cette patine que le temps apporte aux vieux métaux! Parmi mes porcelaines de Chine est une gourde plate en céladon, montée dans le temps, et dont la monture est une des plus délicates montures du xviiie siècle. La gourde, au socle et au goulot à palmettes, est enguirlandée du flottement léger, soulevé par parties, et comme battant contre le vase, de quatre rameaux de branchages étoilés de fleurettes, attachés en haut sur les côtés par des nœuds de rubans, et s'entrecroisant au rentrant des deux panses de la gourde. Et là-dessus une dorure mate imitant le chagriné de la feuille, et au milieu de laquelle brille seulement le bruni des pétales. Parmi mes bijoux en bronze doré, n'oublions pas une paire de flambeaux en forme de carquois dont les perles, les branches de lauriers, un entrelacement de myrte aux grains brillant dans les intersections des feuilles, les ailettes du carquois, sont de cette ciselure inimitable, poussée au dernier fini, et qui, en son net détachement, n'a rien de coupant.
Mais à la description de ces bronzes dorés, il faut joindre la description des bronzes, où le bronze florentin des corps nus de femmes et d'hommes et d'enfants s'allie avec tant de goût aux accessoires dorés. Voici une paire de candélabres, un premier exemplaire des modèles bien connus de Clodion: le faunin aux pieds de bouc et la petite fille couronnée de pampres, tous deux si joliment à cheval sur la double branche du candélabre et semblant s'y balancer. Le beau gras et le chaud ton obscur du bronze au milieu de l'or du socle, de l'or de ces deux bras pareils à des thyrses tordus d'où pendillent des raisins dans de la vigne! L'intelligente entente de l'ornementation, et le soin et l'amour avec lesquels l'ouvrier du temps a parfait sa tâche, et le riche objet d'art que sont ces deux candélabres, qui ont cependant,—signature de l'époque,—de simples écrous en fer pour le rattachement des pièces! Ces deux candélabres ont pour milieu, sur la cheminée du petit salon, un Cupidon, dont je ne connais pas de double, et que je ne sais à quel sculpteur français du xviiie siècle attribuer. Debout, la tête baissée, le corps fléchi en avant, son carquois d'or tombé sur un socle de marbre blanc, il essaye du bout d'un de ses doigts le piquant d'une flèche. Un Amour qui n'a rien des rondeurs de Boucher, mais un Amour élancé à la longueur éphébique de ces génies de l'Hymen, dressés en haut des lettres de faire part de mariage de la fin du siècle, un bronze d'un modelage des plus savants et dont les jambes ont la filée ressentie des jambes d'un bronze italien du xvie siècle.