—De Feydeau, un des cent exemplaires du tirage in-octavo de Fanny.—De Fromentin, un exemplaire sur papier Whatman, avec une affectueuse dédicace de l'auteur, du Sahara et d'Un été dans le Sahel.—De Monnier, l'édition embryonnaire, à la date de 1830, de ses Scènes populaires, un mince volume avec ses petites vignettes à l'encre lithographique, et l'apparition pour la première fois du profil et de la signature de M. Prudhomme; et encore le volume des Bas-Fonds de la société,—imprimé on n'a jamais su pourquoi en caractères elzéviriens,—volume dans lequel il n'est demeuré que bien peu de la féroce réalité, que le soir, au coin d'une cheminée, le raconteur, avec sa tête d'un Tibère au Café Turc, et tout en somnolant, fumant, éructant, jetait dans ses admirables et cruelles et toujours nouvelles improvisations.—De mon vieux Flaubert, l'édition, en un seul volume, de Madame Bovary, et une Salammbô, pour laquelle j'ai inventé une vraie reliure carthaginoise, faite d'un cuir japonais brunâtre, qui a l'air d'une peau humaine sortie de la tannerie de Meudon, et de gardes fabriquées d'une soie barbare, représentant des chouettes tissées d'or sur un fond de sang.—De Chennevières, les Contes normands, qui contiennent le chef-d'œuvre ému de Georgine, en cette édition aux petites imageries enfantines, imprimée avec des têtes de clous sur du papier de journal de sous-préfecture, cette édition agréablement provinciale, sortie de l'imprimerie de Hardel, de Caen.—De Banville, du poète, de l'homme d'esprit et de cœur, un exemplaire, des Odes funambulesques, de l'édition de Poulet-Malassis, l'éditeur-artiste.—De Barbey d'Aurevilly, Une vieille Maîtresse, le chaud et verveux roman, et à l'état de premier jet, que renferment les trois volumes publiées par Cadot en 1853.—De Tourguéneff, tous ses livres, toutes ces délicates et intimes études de nature humaine, en des paysages si profondément sentis par le rêveur, en des dessous de bois si fraîchement peints par le chasseur.—De Claudius Popelin, ses Cinq Octaves de sonnets, aux originaux encadrements dessinés par le gentil rimeur, et, s'il vous plaît, un des deux exemplaires sur chine, avec un envoi dans une branche de fleurs à l'aquarelle, et encore du poète et de l'écrivain d'art, un exemplaire sur peau vélin, de son savant livre sur les Vieux Arts du feu.—De Renan, l'aimante notice nécrologique, consacrée par le frère à sa sœur bien-aimée: Henriette Renan.—De la princesse Mathilde, deux raretés bibliographiques, une biographie de sa dame lectrice, Armande Dieudé-Defly, une charmante vieille femme du bon vieux temps, et une monographie du blanc Didi, sous le titre d'une Histoire d'un chien: une plaquette pour laquelle l'auteur a bien voulu me broder le morceau de soie qui lui servira de reliure.—De d'Hervilly, Mesdames les Parisiennes, où nos Parisiennes de l'heure actuelle sont croquées dans une prose à talon rouge.—De Cladel, ses robustes paysanneries, toutes ensoleillées du soleil de la Provence.—De Jules Vallès, Jacques Vingtras, cette autobiographie à la grande et rageuse ironie, avec des coins de style si délicats.—De Burty, son excellent livre des Maîtres et Petits Maîtres, où il a inséré une amicale notice sur mon frère, et un des deux exemplaires sur Whatman, de la curieuse correspondance qu'il a publiée de Delacroix.—De Zola, l'Assommoir, Nana, ces vivaces et plantureux romans, ces poussées de 550 pages d'impression, qui font de vrais blocs en papier de Hollande.—D'Alphonse Daudet, les Femmes d'artistes, Fromont jeune et Risler aîné, Jack, le Nabab, les Rois en exil, tous en papier de choix, avec, dans l'exemplaire du Nabab, la dédicace si glorieuse pour la femme de l'auteur, dédicace tirée seulement à quelques exemplaires pour les amis intimes du ménage.—Les jeunes aussi sont sur ces planches, en beau papier, à côté de leurs aînés, et il y a là les livres du poète Jean Richepin, à la prose si vivante, d'Huysmans, de Liesse, de Guy de Maupassant, d'Hennique, de Paul Alexis; et bientôt, j'espère, un livre d'Henry Céard.
Mais de tous les écrivains modernes, l'auteur collectionné avec le plus d'amour, de passion, de persévérance, de recherches dans les catalogues de vente et à prix marqués, de furetage chez les libraires: c'est Balzac, dont l'Œuvre, sauf quelques brochurettes, est dans une armoire tout entier en éditions originales. Les voilà, ces beaux vilains livres de cabinet de lecture, sous leurs couvertures à peine défraîchies, avec leur texte si lisible, en leurs grandes marges pas bien blanches et peu satinées. Cela commence par le Code des Gens honnêtes dont je rappelle la première phrase de l'avant-propos, daté de 1825: «L'argent, par le temps qui court, donne le plaisir, la considération, les amis, les succès, les talents, l'esprit même; ce doux métal...» Cette longue phrase, et, pour ainsi dire, la première phrase du début de l'écrivain, n'est-elle pas typique chez l'homme qui, quelques années après, fera de l'Argent le nouveau ressort dramatique du roman moderne. Et l'Œuvre continue l'année suivante par l'in-24, qui a pour titre: le Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, par un batteur de pavé. Puis ce sont: les Derniers Chouans, les quatre volumes in-12 publiés en 1829, chez Urbain Canel. Enfin toute la titanesque série de l'épopée bourgeoise, publiée et chez Werdet et chez Hippolyte Souverain et chez Charles Gosselin et chez Chlendowski et chez de Potter, et qui se termine par les Parents pauvres, les Paysans, le Député d'Arcis[98].
A ces éditions de Balzac, sont mêlées quelques plaquettes faites d'épreuves, ainsi que l'article de la Femme comme il faut, où l'on retrouve en marge sa lisible et ronde écriture d'expéditionnaire, son impérieux deleatur, et son bon à tirer fait d'un B, suivi d'un paraphe, qui a quelque chose du serpent se tortillant sur la couverture de la Peau de chagrin. Une de ces plaquettes qui vient de la vente Dutacq, et qui contient les Martyrs ignorés, une de ces créations les plus géniales, a un petit intérêt: dans les corrections, le Courlandais Grodninski passe lithuanien en marge, et Balzac change en blonds les cheveux noirs de Raphaël, et à la place de son œil d'émerillon lui donne tout bonnement un œil bleuâtre, etc., etc. Le curieux, c'est que ces corrections n'ont point été faites dans la réédition de l'opuscule, à la suite de la Dernière Incarnation de Vautrin, publiée en 1848.
Dans la même armoire, Gavarni voisine avec Balzac, et les lithographies du dessinateur avec les livres du romancier. C'est l'armoire, je ne crains pas de le dire bien haut, des deux grands génies du siècle, des talents les plus originaux de l'art et de la littérature, des deux hommes sans prédécesseurs.
De Gavarni, je n'ai pas tout à fait les trois mille planches cataloguées par MM. Mahérault et Bocher; mais j'en ai beaucoup, beaucoup, beaucoup, et surtout des avant la lettre, de ces épreuves dont Gavarni faisait tirer six sur chine et six sur papier blanc[99], épreuves auxquelles ne ressemblent en rien les feuilles du tirage courant. Car, sous quelques coups de presse, bien vite s'en va le léger velouté de la pierre lithographique avec son joli ton de mine de plomb dans les demi-teintes. Et c'est tôt fini des noirs brillants, qui deviennent des taches boueuses, de la douceur nourrie des gris qui se mettent à ressembler à du pointillé où il y a des manques, et de l'étroite réserve des blancs dans la cernée enveloppante et voltigeante d'une légère estompe. Et vous n'avez plus qu'une lithographie, dont le travail à fleur de pierre a disparu, une épreuve à la fois charbonnée et dépouillée, où les caresses infinies du modelé s'en sont allées, et où, dans une froideur bleuâtre, n'apparaît plus, pour ainsi dire, que le squelette du coup de crayon lithographique. Je voudrais, par exemple, qu'on pût comparer du no 8 des Impressions de ménage, une épreuve avant la lettre avec même une bonne épreuve ordinaire, je voudrais qu'on vît à côté l'une de l'autre, dans les deux états, cette jeune femme vue de dos, en robe d'été, la nuque, les épaules, les bras à l'air, et qui, toute lumineuse, n'a de noir sur elle que ses longues papillotes et l'envolée de son petit tablier de soie: on verrait que le clair ensoleillement et de la blanche peau et du blanc linon s'est envolé dans le second état. Et la même chose est à répéter pour toutes les planches, et surtout pour ce chef-d'œuvre du clair-obscur, qui a pour titre: Monsieur à la cuisine, Madame au piano. Un jour, Gavarni, me parlant de cette lithographie, me disait: «J'ai trouvé pour cette planche un certain noir qu'il m'a été impossible de retrouver jamais!»
Beaucoup de ces avant la lettre sont amusantes par les recommandations, les confidences au crayon ou à la plume jetées en marge: celle-ci, en haut de laquelle est écrit le nom de M. Ricourt, le fondateur de «l'Artiste» porte: Un peu—très peu plus de ton; celle-là, faite pour la série inédite, qui a pour titre les Caractères, a inscrit en dessous: Il faudra mettre ces titres petits et bien gris; cette autre, qui est un travestissement, est pleine de renvois, indiquant dans le blanc du fond les infiniment petits détails de couleur du costume; cette autre de D'après nature est toute contournée de chiffres mathématiques; cette dernière enfin m'a été envoyée, avec la suscription: A mes Goncourt.
Et les curieuses et les rarissimes planches dans les inédites, et surtout dans les procédés, dans ce temps où Gavarni était en quête d'un moyen d'intercaler ses dessins en pleine impression d'un volume, sans recourir à la traduction d'un graveur. Je vois encore ce petit homme sec, nerveux, silencieux, nommé Jacquin, cet avocat devenu inventeur, se glissant, sans qu'on l'annonçât, dans l'atelier de Gavarni, lui mettant, sans mot dire, sur son chevalet, une planche de métal, sur laquelle aussitôt l'artiste crayonnait un bonhomme,—puis disparaissant comme il était venu. Du procédé qui n'était jamais trouvé satisfaisant, une, deux épreuves revenaient, et c'était tout. Dans ces rares petits bouts de papier, que Gavarni ne jugeait pas dignes d'entrer dans son Œuvre, il en est deux bien intéressants pour moi. L'un est une tête de vieillard aux cheveux et à la barbe blanche, autour de laquelle Gavarni, que cela ennuyait d'en faire plus, pria mon frère de mettre quelque chose de son cru; et mon frère y a dessiné une tête de femme de profil en madras, et deux têtes de drolatiques de carnaval, dont l'un porte sur le nez de grandes besicles. L'autre est une tête d'homme, de face, à la barbe et aux cheveux incultes, au front plissé par la contention d'un regard appliqué et clignotant, au méplat charnu du bout du nez;—le portrait le plus ressemblant qui ait été jamais fait, et sans le vouloir, de Gavarni, du vrai Gavarni,—par Gavarni.
Parmi ces chambres, il en est une, où il y a un lit aux rideaux fermés, et sur les murs, deux ou trois eaux-fortes, signées J. G., au milieu desquelles est accroché l'original et macabre dessin d'Une Parisienne, portant cette dédicace de Rops: A MM. Edmond et Jules de Goncourt, après Manette Salomon.
C'est la mansarde d'étudiant, où mon frère aimait à travailler, la chambre choisie par lui pour mourir, et demeurée telle qu'elle était le lendemain de sa mort, avec le fauteuil-balanceur dans lequel il se plaisait à fumer après un morceau de style. Au milieu se trouve encore cette grande table en bois blanc, où, sa faible tête appuyée sur les deux mains, il me lisait, très malade, une page de son livre préféré, une page des Mémoires d'outre-tombe, quand il bégaya un mot, le répéta, sans pouvoir bien le dire, et plusieurs fois avec colère,—se leva le front pâle, chancela.
De certains anniversaires et des jours de tristesse, où le long passé inoubliable de notre vie à deux me revient au cœur, je monte dans cette chambre, je m'assois dans le grand fauteuil près du lit vide, et dans le recueillement de la demi-obscurité, et parmi ce que gardent et vous font retrouver d'un mort bien-aimé les choses de sa chambre mortuaire, je me donne la douloureuse jouissance de me ressouvenir.