Et je le revois, mon bon et joli frère, quand je le relevai, et que je l'interrogeai, et que je lui parlais sans qu'il eût l'air de m'entendre, et que je lui demandais s'il ne me reconnaissait pas, et enfin qu'il me répondait par un gros rire moqueur, qui semblait dire: Crois-tu cela possible?

Puis quelques instants après, ce cri qui n'avait rien d'humain, et ces convulsions pendant deux heures, où la sueur froide de sa tête appuyée contre ma poitrine traversa mes habits, ma chemise.

Et enfin cette agonie de cinq jours sans reprendre connaissance.

C'étaient des élancements qui ressemblaient à des tentatives d'envolées d'oiseau blessé; c'étaient, sous ses draps, des blottissements épouvantés devant des visions, auxquelles, une fois, il cria, de sa parole retrouvée: «Va-t'en!» c'étaient des tendresses de corps pour d'autres visions qu'il appelait de ses mains tendues, leur envoyant des baisers; c'étaient des sonorités de phrases tumultueuses, jetées avec l'air de tête, le ton ironique, le sifflant mépris d'une intelligence hautaine qui lui était particulier, quand il entendait une stupidité ou l'éloge d'une chose inférieure. Un suprême rêve délirant, dans lequel revenaient, par moments, la mimique de son existence vécue, l'action de soulever des haltères, avec lesquels je fatiguais ses derniers jours, le geste de mettre son lorgnon, et le simulacre de faire son métier, d'écrire sur une feuille de papier.

Et à mesure que les jours, les heures passaient,—encore vivant, déjà il n'était plus mon frère,—ses yeux profonds, larmoyants, ténébreux, son teint enfumé et doré, le sourire indéfinissable de ses lèvres violettes, lui donnaient une ressemblance troublante avec une figure mystérieuse et non humaine du Vinci, que j'avais vue en Italie, dans un coin noir, de je ne sais quel tableau, de quel Musée.

Le pauvre cher enfant mort, cette expression disparut; il lui remonta alors sur la figure une tristesse terrestre que je n'ai encore vue sur la face d'aucune personne morte. Sur ce jeune visage, on croyait voir, au delà de la vie, le désolé regret de l'Œuvre interrompu.

JARDIN

Quelques centaines de mètres à soi, où des choses de nature poussent, verdissent, fleurissent: l'intime et particulière jouissance pour un vieux Parisien, pour un homme d'appartement! Et la passionnette qui vous prend pour ce coin de terre, et les folies qu'on y fait!

Que de journées de novembre, pendant lesquelles, levé avec le jour, je battais les horticulteurs et les pépiniéristes de la grande banlieue, pataugeant dès dix heures dans la boue de mauvais chemins, revenant dans la nuit, mouillé, gelé, harassé, affamé! Et que de journées encore de ce même mois de novembre, passées à voir planter, à planter moi-même, les arbustes arrivant par charretées; et où, le soir venu, la fatigue de tout le jour dans la bise et le vent, l'heureuse et immense lassitude du plein air, me faisaient bien souvent coucher sans dîner!

Et la Providence, qu'est vraiment un jardin, au milieu des grands chagrins, quand toutes les volontés d'un homme sont brisées, quand il n'a plus le courage du travail, quand il a horreur de la société des heureux de la terre, et lorsque la vie lui pèse dans la solitude et l'inaction de la pensée! A cet homme qui ne veut pas de distraction, le discret et insensible détournement de sa douleur que cette occupation, qu'il croit n'être qu'un moyen mécanique d'user le temps, et comme en se mettant à aimer les plantes et les fleurs, il se reprend tout doucement, et sans qu'il s'aperçoive, à raimer la vie!