Le jardin que j'avais acheté avec ma maison, planté d'arbustes communs, vulgaires, bourgeois, possédait cependant une beauté. C'était au fond, une superbe trochée d'immenses arbres de l'ancien parc Montmorency, tout habillés de lierre, et dessinant, au-dessus d'un petit rocher, un de ces grands éventails de verdure dont Watteau abrite le repos et la sieste de ses sociétés galantes. Il fallait garder cela, en arrachant tout le reste, et mettre ce bouquet de grands arbres dans un milieu d'arbustes à feuilles persistantes, d'arbres restant verts toute l'année, et qui vous jouent un jardin d'été par un coup de soleil d'hiver;—et ces arbustes, les choisir parmi les arbustes rares, car le rare en tout, quoi qu'on die, est presque toujours le beau. Il y avait plus, avec les recherches et les progrès actuels de l'horticulture, et son retravail et son recoloriage artiste de la verdure naturelle, il y avait pour un homme de lettres coloriste, à faire un jardin de peintre, et à se mettre en grand, sous les yeux, une palette des verts, allant des verts noirs aux verts tendres, en passant par les verts bleuâtres des genévriers, les verts mordorés des cryptomerias, et par toutes les panachures variées des houx, des fusains, des aucubas, qui, dans l'absence des fleurs, font l'illusion de fleurs avec la pâleur de leurs feuilles. Disons-le, dans ce goût de jardinage où se mêle un peu de bibeloterie, l'arbuste élégamment branché, joliment architecturé, coquettement tacheté, devient une espèce d'objet d'art qu'on revoit les yeux fermés, auquel on rêve dans son lit, et qu'on songe à conquérir dans tel jardin privé de grand horticulteur, tout comme une rareté cachée sur une tablette de la collection particulière d'un marchand de curiosités. Et l'arbuste enfin obtenu, on le place dans son jardin, absolument comme un meuble de goût, qu'on poserait dans sa chambre.

Mais des arbustes, et des plus rares et des plus chers, ce n'était pas assez. L'Italie avec ses villas, m'avait donné le goût des jardins meublés, de ces jardins où, de tous côtés, apparaissent, dans le vert du feuillage, des morceaux de bronze, de marbre, de terre cuite, de faïence. A défaut d'antiques, qui étaient tout à fait au-dessus de mes moyens, à la sortie d'une porte de jardin, je faisais poser contre un treillage, exécuté sur un modèle du dix-huitième siècle, deux termes de faïence, terminés par des gorges de femmes et de petites têtes riantes portant des corbeilles. A la descente d'un escalier, aux rampes et aux dessous de marche tapissés de lierre, je plaçais deux amours de bronze, provenant d'une vente de Monbro, deux amours d'une exécution imparfaite, mais d'un maniérisme plaisant. En tête de la petite pelouse, je dressais une grande grue japonaise, à la marche élancée en avant, à la tête retournée en arrière, et si vivante sur sa feuille de nénuphar, qu'une fois un chien est tombé, une seconde, en arrêt sur l'échassier de bronze. Dans un cippe de pierre, enguirlandé de plantes grimpantes, je faisais encastrer une terre cuite,—elle s'effrite, hélas! un peu à l'air,—un bas-relief d'amours d'Angelo Rossi, le puissant et gras sculpteur des anges de Saint-Pierre de Rome, et qui,—remarque que n'a faite personne,—est le vrai père de notre Clodion, mais un père à la Michel-Ange.

Enfin, j'enfermai mes massifs dans un encadrement de porcelaine, de biscuit, dont je crois être l'inventeur, et formé des ronds à jour sur lesquels on cuit les soupières, et qui, à moitié enfoncés en terre, à moitié croisés l'un sur l'autre, forment un enchevêtrement tout à fait ornemental.

Pour mon coin aimé, pour mon petit rocher sous les grands arbres, et après lesquels j'ai fait monter des rosiers grimpants, maintenant aussi hauts que les arbres, je sacrifiais une porcelaine de blanc de Saxe, un dauphin au corps, au mufle, aux nageoires modelés dans la tourmente d'une gracieuse rocaille, et qui fait, dans la verdure mouillée de la fontaine, la plus heureuse tache blanche.

Là dedans, un sécateur à la main, les longues heures qui paraissent si courtes, et où l'on se dit, toutes les cinq minutes: «Allons, il faut remonter», et où l'on ne remonte pas;—continuant à émonder, à couper, à tailler.

Tous les mois, le jardin a son spectacle; même l'hiver, il a des fleurissements de nature, à vous tenir planté sur les deux pieds, devant un arbuste, dans cette pose à la fois imbécile et béate, si bien rendue par l'amateur des jardins, Gavarni, faisant sa propre caricature. N'ai-je pas, dans mon jardin, un certain jasmin jaune, qui fleurit en plein décembre, une bruyère paradoxale qui fleurit avec les lauriers-tin, tout le mois de janvier, un chèvrefeuille printanier, qui met sa fragrance de fleurs d'oranger dans l'air humidement glacé de février?

Mais le premier mois, où vraiment le jardin vous prend, vous retient, vous garde, vous fait paresseux à revenir à votre table de travail: c'est le mois d'avril, ce mois dans lequel vos yeux, sur ce bois qui vous paraît mort, ont chaque jour la surprise de la revie verte de l'arbre et de l'arbuste. Alors, sur les sarments desséchés du deutzia, l'arbuste symbolisant le printemps de l'Extrême-Orient, en ces endroits qui ont quelque chose d'une aisselle humaine, commencent à jaillir de petites feuilles frisées. Alors les boutons gonflés des cognassiers du Japon montrent une pointure de rouge, sous le coup de soleil pluvieux d'une giboulée, qui suspend au bout de chaque brindille une perle de cristal. Alors le vert naissant des clématites du Japon se recouvre d'un poilu argenté. Alors les mahonias du Japon, à la feuille de cuir, entr'ouvrent un peu du jaune de leurs graines d'immortelles. Alors les azalées de pleine terre, en leurs extrémités rondissantes, prennent une teinte pralinée. Alors les magnolias à feuilles caduques, au milieu de leur squelette rameux, laissent percer, au travers des enveloppes brunes de leurs fleurs, un peu de blanc verdâtre, s'ils sont blancs, et du blanc où s'allonge une tache violacée, s'ils sont mauves. Et déjà parmi les aucubas, dont les graines rouges ressemblent en ce moment à des cerises, le groseillier de la Californie étale ses longues grappelettes roses, à moitié fleuries.

Au Japon, on se rend solennellement, en mars, dans les vergers de Muméyashi, sur le Tokaïdo, pour regarder fleurir les pruniers mumé; au mois d'avril, on se rend à Muko-sima, à Tlèno, à Ojï, pour regarder neiger les cerisiers[100]; moi qui suis un amoureux des floraisons d'arbres, je descends tous ces mois, en pantoufles, dans mon jardin, pour voir fleurir les pruniers triloba, et les genêts blancs, dont le blanc frappé par le soleil est comme de l'argent en fusion parmi des ombres d'argent bruni, et les ébéniers avec leurs grandes grappes jaunes, et les cognassiers du Japon qui paraissent constellés de rosettes d'officier de la Légion d'honneur, et les magnolias pourpres, aux larges coupes entr'ouvertes dans l'éther, et qui ont l'air de ces roses bols de porcelaine, imitant un sein de femme, dans lequel le dix-huitième siècle buvait son lait. Et, quoique je ne sois pas encore assez Japonais pour attacher aux branches de l'arbre admiré un sonnet commémoratif, il m'arrive de demeurer un long temps à jouir de la vue, dans le ciel bleu, de ces tendres et riants bouquets, sur lesquels, à tout moment, les vols rapides des oiseaux qui font leurs nids, laissent tomber de grands fétus de paille, trop lourds pour leurs petits becs.

Voici juin avec la floraison des rhododendrons, et le chiffonnage de leur tulle rose et mauve, qui éveille des idées de robes de bal, et leurs belles macules fauves ou noires, simulant des bourdons endormis dans le cœur de la fleur; et voici, avec la floraison des rhododendrons, la floraison des rosiers grimpants, montés après les grands arbres et perdus dans le lierre. Des fusées, des guirlandes, des chutes aussi bien disposées que celles des anciens maîtres vénitiens autour de la panse de leurs aiguières: des chutes de roses blanches, jaunes, roses, qui illuminent, du soleil enfermé en leurs pétales translucides, la verdure noire. Et, le soir venu, des journées qui finissent dans des senteurs de poivre mêlées à des odeurs de parfumerie d'Orient, dans des chants lentement modulés d'oiseaux las, et où, dans un jour sans lucidité, un ton de soleil disparu fait jaune, encore à huit heures, le vert de la pelouse. C'est le moment, parmi le crépuscule, des ébats de jeunes et imprudentes merlettes, encore sans queue, surveillées par un vieux merle grave et très noir. Et au milieu de l'endormement des couleurs, où le blanc d'un viorne macrocéphale, le jaune d'un bouquet d'iris, le cerise d'un rhododendron Broughton, ne sont plus que des fantômes du blanc, du jaune, du cerise, des zigzags de petites chauves-souris effacées qui ne semblent plus des vols, mais des ombres de vols. Enfin, dans le brouillard des choses et le jardin obscurci, plus rien que la pâleur presque spectrale d'un negundo panaché, dont le feuillage argenté et rosé, sous la lune qui se lève, me fait penser à un arbre enchanté de minuit, où va venir battre des entrechats, dans un linceul de satin blanc, une svelte trépassée de l'ancienne Comédie-Italienne.

Le mois de juillet, encore tout un mois de roses, et tout un mois dans le feuillage, de rouge corail, de rouge groseille, de rouge cramoisi, de rouge nuancé de ponceau, de rouge amarante, d'écarlate velouté, de pourpre noirâtre, illuminé de feu, et de rose vif et de rose tendre satiné, et de rose carminé et de rose lilas, et de rose saumoné, et de rose velouté de violet d'évêque, et de rose carné virginal... Puis c'est le mois, où l'arbre au pied duquel Chateaubriand dormit toute une nuit, la tête des deux Floridiennes sur sa poitrine, l'arbre d'amoureux souvenir, soigné par lui avec tant d'affection dans sa Vallée aux loups, où le magnolia détache, sur le lustre bombé de ses feuilles, le blanc de moelle de ses grandioses fleurs odorantes, en leur dessin de force, en leur contournement turgide et crispé.