Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire d'Imirce, ou la Fille de la Nature, 1764, par Dulaurens, un exemplaire aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur du livre était encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivité l'avait rendu fou.

Et les romans historiques ou plutôt demi-historiques, dont un des plus curieux est: «Mémoires du chevalier de Ravanne, page de S. A. le duc régent et mousquetaire, Londres 1781», quatre petits volumes Cazin, reliés en maroquin rouge.

Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et des camps, et nous initiant aux conquêtes du soldat en France et à l'étranger, comme les: «Exploits militaires et galants des officiers de l'armée de France, en Allemagne... Amsterdam, 1742», ou comme: «l'Académie militaire, ou les Héros subalternes, Amsterdam 1777», quatre volumes ornés de vignettes, que je crois de Lepaon.

Et les romans de mœurs, où dans le tas je retire: «le Noviciat du marquis de ***, ou l'Apprentif devenu maître à Cythère, avec l'approbation de Vénus, 1747», petit roman rare qui raconte joliment les timidités et les embarras ingénus d'un premier amour; l'Amour décent et délicat, ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez les Amans, 1760; les Spectacles nocturnes, Londres 1756, donnant des détails sur la vie des petites maisons; «le Soupé, ouvrage moral. Londres», roman qui a toute la charmante désinvolture d'un style aujourd'hui perdu; «les Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable, Londres 1774», dialogues descendant des dialogues de Crébillon fils; les Succès d'un fat, 1764, pourtraiturant l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier, qu'il les a conquises; la Jolie Femme, ou la Femme du jour, 1769, avec son coquet titre, dont l'encadrement enferme une table à toilette; la Parisienne en province, 1769, petit livre rendant l'étonnement naïf de la femme de la capitale devant cette nature de campagne, où il n'y a pas le moindre boulingrin, et qui dit, à l'aspect de paysans conduisant une charrue: «Ah! ils labourent, je m'en étais un peu doutée; voilà donc le labourage! Il y a si longtemps que j'étais curieuse de voir labourer!» les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T***. «A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clergé, 1777», récit voluptueux et espiègle par un petit-collet, de la défaite de soubrettes possédant de l'éducation et l'ensemble de visage le plus frais, de marquises au pied de la délicatesse la plus achevée, de présidentes bien en chair, d'adorables duchesses ayant le diable au corps; «l'Année galante, ou les Intrigues secrètes du marquis de L***, 1785», roman fabriqué avec les aventures de l'Étorière, officier aux gardes; «la Morale des Sens, ou l'Homme du siècle. Extrait des Mémoires de M. le Chevalier de Bar***, rédigés par MM... D. M., Londres, 1792», avec une préface que Béranger semble avoir lue: «Un palais succède à ton taudis: te souviendras-tu alors de nos petits soupers tête à tête, de notre amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle métamorphose: Quand j'aimais Babet, nul mortel n'était plus heureux que moi: nous ne possédions que notre amour, et nous n'avions rien à désirer. Quand sa bouche me disait: Je t'aime, son cœur en palpitant me le jurait d'une manière plus touchante. Comme tout est changé!... quel luxe! quel fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras Émilie, oublieras-tu l'amant de Babet?»

Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est Angola, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'édition de 1751, ornée des vignettes d'Eisen. Indépendamment de son style alerte et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation ironique à la façon d'un sourire de grande dame, indépendamment de ses croquetons sémillants, ce livre est un document curieux pour l'histoire de la langue; le soulignement de son italique nous conserve tous les néologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue courante, parlée par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils qu'on regardait alors, comme une audace de dire: chercher chicane, raconter d'un ton lamentable, l'air consterné, chanter à faire peur, caresser son jabot, être exactement informé, une attitude singulière, des devoirs pénibles, railler sans miséricorde, les fondements d'un édifice, les contes dont on berce les petits enfants, tourner la cervelle, crever des chevaux de poste, toucher cette corde, langage entortillé, cavalièrement, rompre la glace, rien de si absurde, lutiner, mauvaise plaisanterie, passion malheureuse, prendre comme à tâche, ces sortes de conjectures, affaire arrangée, faire la bégueule, manège habile, quel enfantillage, suer à grosses gouttes, etc.

Le second roman a pour titre: «Thémidore; à la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745», attribué à Godard d'Aucour, le fermier général: une peinture vraie du caractère général de la fille d'alors, peinture bien plus vraie que celle de l'abbé Prévost dans «Manon Lescaut» qui a dû sa fortune sans exemple à un côté de sentimentalité moderne, n'existant pas le moins du monde chez les impures du dix-huitième siècle.

Puis ce sont presque tous les romans de Rétif de la Bretonne, au milieu desquels se trouve un exemplaire broché de la Paysanne pervertie avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs; et un exemplaire du Nouvel Abailard, sur papier de Hollande, qui serait, d'après M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet sur ce papier, du romancier.

Et encore le rarissime roman de Sénac de Meilhan, qui a pour titre: l'Émigré publié par M. de Meilhan, ci-devant intendant du pays d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant général de la guerre et des armées du Roi de France. A Brunswick: Chez P. Fauche et compagnie, 1797, roman in-12 en quatre volumes, ornés d'estampes dessinées par Du Pré, et gravées par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted.

Terminons cette bibliographie romancière à vol d'oiseau par la liste des célèbres romans du dix-huitième siècle, avec l'illustration qu'en ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains: l'édition de 1756, de «Manon Lescaut» avec les vignettes d'Eisen; l'édition de 1764, de la «Nouvelle Héloïse», avec les vignettes de Gravelot; l'édition de 1772 du «Diable amoureux» de Cazotte, avec les figures où l'habile Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de génie, trouvé dans une auberge par l'auteur; l'édition grand in-octavo de 1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de Desrais; l'édition de 1796 des «Liaisons dangereuses»; le terrible roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de mademoiselle Gérard; l'édition de l'an VI des «Amours de Faublas» avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre, de Demarne, de mademoiselle Gérard; l'édition de l'an XIII de «la Religieuse» avec les cinq figures de Le Barbier.

Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les «Contes moraux» de Marmontel, dont l'édition de 1765, est peut-être, à l'heure présente, le moins cher des livres illustrés, quoique ce soit celui qui contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la vie contemporaine.