Ici, laissant de côté un certain nombre de séries, je vais droit aux livres sur les mœurs.

Tout d'abord les ouvrages sérieux comme le livre de Toussaint, intitulé: les Mœurs, 1768, ou comme: «l'École de l'homme, ou Parallèle des portraits du siècle et des tableaux de l'Écriture sainte, 1752», une espèce de La Bruyère très inconnu du dix-huitième siècle, et qui a, en tête de sa première partie, une clef de ses portraits.

A la suite de ces deux traités dogmatiques, les ouvrages suivants: «les Mœurs de Paris, par M. L. P. Y. E. Amsterdam, 1747»; «le Tableau du siècle, par un auteur connu. Genève, 1759»; «Essai sur le caractère et les mœurs des François comparées à celles des Anglois. Londres, 1776.»

Puis les petits livres, où la peinture des mœurs est relevée d'une forte pointe d'ironie, petits livres un peu trop méprisés de notre siècle, et qui contiennent cependant pas mal de l'alerte et vif esprit français du temps: «l'Apologie de la frivolité, 1750»; «les Ridicules du siècle, 1752»; «le Livre à la mode, 1760», et les autres livres de Carraccioli; «la Berlue, 1760»; «l'Inoculation du bon sens, 1761»; «la Philosophie à la grecque, 1772»; le Livre à la mode, dont son auteur, le chevalier Des Essarts, fait ce piquant portrait de l'officier petit-maître: «Un simple uniforme de drap propre, de grosses bottes soutenues par un talon de trois bons pouces, des éperons aussi clairs que la garde de l'épée, une chemise à manchettes unies, un chapeau retapé à la militaire, les cheveux en queue et une simple boucle; ajoutez à tout cela un col noir, et une épée dont la lame est de défense. Est-ce là l'habillement, la façon de se mettre d'un officier? Eh fi! on a l'air trop soldat. Un officier petit-maître a bien plus de goût. Il lui faut autant de papillotes qu'il a de cheveux, une bourse à la françoise, ou au moins une petite queue ensevelie dans trois livres de poudre appliquées avec art, des manchettes à dentelles, des bas de soye, des souliers à talon rouge et surtout une épée à la françoise; le chapeau...! cet article m'embarrasse un peu... ce n'est pas un chapeau, il n'en a pas la forme; ce n'est pas un bonnet, il n'en a pas la matière; c'est un zest, un soupçon, une idée, un rien fait en forme de ce je ne sais quoi sur lequel est attaché trois petits morceaux de plumet, et on porte sous le bras cette singulière invention.»

Mais parmi tous ces livres et bien d'autres encore, les deux chefs-d'œuvre du genre sont: le Papillotage, 1767, et la Bibliothèque des Petits-Maitres, ou Mémoires pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité, 1762.

Dans cet ordre d'écrits au persiflage quintessencié, au joli babil littéraire, tout plein de tours et de voltes de phrases, exécutés avec une prestesse singulière, un abbé, l'abbé Coyer, a écrit un livre qui mérite sa place parmi les plus délicates et les plus incisives ironies: ce sont les Bagatelles morales, et je ne connais rien, dans notre langue, d'une impertinence de style plus grand seigneur, que sa «Lettre à une dame anglaise» qui, dans l'édition originale publiée séparément, porte le titre: Lettre à une jeune dame nouvellement mariée.

Vient le tour des petits croquis satiriques d'une maladie du jour, d'un éphémère goût de la nation, de n'importe quoi enfin, d'un jeu à la mode aussi bien que d'un jubilé, et aussi bien d'un jubilé que de l'approche d'une comète. Les vapeurs sont prises à partie dans la Philosophie des vapeurs, 1774, qui se raille agréablement de la sensibilité vaporeuse, née dans ce siècle de philosophie et de santé délabrée, où la Faculté vient de mettre un fort de la Halle au bouillon de poulet et à l'eau de tilleul. L'anglomanie de nos pères est moquée dans le Préservatif contre l'anglomanie, 1757, où l'auteur, après avoir plaisanté un moment, déclare que nos draps sont de meilleur user et plus maniables que les draps anglais, et établit la supériorité de nos teintures, de nos glaces, de notre argenterie, auprès de laquelle l'argenterie anglaise n'offre que des morceaux vilainement et archaïquement filigranés.

Y a-t-il un jubilé? Voici: les Embarras du jubilé à Paris, 1751, brochure qui nous fait assister au rétablissement dans tous les intérieurs des grands lits de ménage, et au relèguement des romans dans les cabinets, et au travail du convertisseur Doucin, rédigeant un agenda alphabétique des femmes de condition séparées de leurs maris et de celles qui ont des intrigues réglées sous leurs yeux.

Une comète montre-t-elle un rien de sa queue dans le ciel? Aussitôt la brochure la Comète qui entre en matière en ces termes: Aradmé, jolie femme, tenait cercle, et déjà l'on avait épuisé la chronique du jour, tout le persiflage du temps, tous les si et les mais de la calomnie, la liste entière des nouveautés du Petit Dunkerque, etc., lorsqu'on vit arriver subitement certain lettré, pâle, essoufflé, oppressé, haletant, et ayant l'air de vouloir dire bien des choses, sans pouvoir en dire une. Ah! Madame, s'écria-t-il enfin; avez-vous ouï parler de la comète?—Monsieur, j'y ai joué quelquefois.—Ceci n'est point un jeu, Madame, vous ne savez donc pas qu'il nous arrive une comète?—Elle ne m'a point fait part de son arrivée.—Trêve de raillerie, Madame! Apprenez que cette comète est environ dix fois plus grande que notre terre...

Un jeu, le pauvre quadrille a contre lui le Dépit du jeu de quadrille.