VII

Le jugement.

Le peuple va chercher le banc de torture. — Interrogatoire de Van Overtveldt. — Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont conduits aux Halles. — Aspect du tribunal. — Intervention inattendue. — Messes solennelles. — Jugement de Van Overtveldt et de de Baenst. — Ce qui est résolu pour Anselme Adorne. — Caractère de cette décision. — Motifs de consolation du chevalier. — Les autres détenus mis à composition. — Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et de Metteneye.—Prise du château de Chin. — Mort d'Adolphe de Gueldre.—Le camp brugeois. — Nous sommes trahis! — Réflexions.

Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie? Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche, s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de la question au supplice! Il fallait, disait-on, expédier encore quelques-uns des détenus.

Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le soir, on vint prendre au Steen le seigneur de Saint-Georges, chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase, notre voyageur.

Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond, les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides lumineux.

C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies, faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on remarquait les Hoofdmannen et les doyens, placés là comme pour les surveiller et répondre au peuple de leur docilité.

L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang qui fumait encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les courages. Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, firent, comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait que la vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour la faire éclater et l'arracher lui-même au péril?

La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point! Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient, cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.