Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge: ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de son âge vieillissant.

Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au Steen, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.

On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique flamande désigne seulement par ces mots: un riche: c'était Barbesan. On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.

Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la foule, la crainte glaçait les cœurs. Quelques-uns des principaux de la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan. L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils rencontraient.

La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient; un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci; «il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»

On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées et prêtes à faire feu.

Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver ces juges contumaces. «Le peuple n'en veut point à leur vie,» proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.

Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai, en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre à Saint-Jacques, où il fut inhumé.

C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances, qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque sourd retentissement du coup fatal.

Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles; Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services. Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?