Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à 1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, après, distinguer les innocents des coupables.

Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait dans les esprits.

Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: «Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, piquent des deux, et on les attend encore.

Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne permettait plus les hésitations ni les délais.

VI

Le Steen.

Caractère d'Anselme Adorne. — Vices de la procédure. — Les seize sont conduits en prison. — Barbesan mis à la torture. — On dresse l'échafaud sans attendre le jugement. — Vues secrètes des échevins. — Leurs délais. — Les milices ne quittent pas la place. — On cherche les échevins qui se cachent. — Condamnation et mort de Barbesan. — Position dangereuse du sire de Corthuy.

Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps, la disposition des esprits, la régularité de l'instruction, l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de l'accusé.

Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine à former notre opinion en ce qui le concerne.