Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités brillantes.

Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la domination de leurs implacables adversaires.

Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, dut toucher la princesse: Nec fidem suam unquam mutavit ab eo[105].

Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.

L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, sur la place, et donna des explications si claires et si précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.

C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.

Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes par ses serments.

Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de conseillers parmi les Poorters, un échevin et un conseiller dans chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.

Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.

Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi qui aimait à raconter cette plaisante histoire.