Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar, accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier, sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa perte.

L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de son artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus avancé, un illustre architecte diriger la défense de Florence[112].

C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui devenir bien funestes.

Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même, Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches territoires. En signant ce honteux traité[114], il prenait d'avance le titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre quelque atténuation de sa conduite.

Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis Bell the Cat, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley, époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même dans le château d'Édimbourg[115] et laissent l'armée se débander, ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la main sur la couronne, objet de ses convoitises.

Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée; disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain, ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.

Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi. Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany. Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste, ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup, et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont également de leurs fonctions et de leurs dignités.

Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se peut que, dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy eussent été compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'était point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse où se trouvait Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de témoignages de haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à ceux qui aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si triste et à rétablir son autorité.

Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient, pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.

Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur, commander à l'avant-garde et se replier, avec précipitation et en désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son rang et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.