Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît n'avoir pas vu de bon œil la présence du sire de Corthuy à la cour. De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style), Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas par Sander Gardin;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.» Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture, souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.

Il expirait à un âge encore peu avancé[116], loin de ses enfants et «de la si douce province de Flandre.» Ses restes, du moins, y furent rapportés; on les déposa auprès de ceux de Marguerite dans l'église de Jérusalem. C'est là que, attendant un jugement plus imposant que ceux des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des traverses, des joies, des amertumes de sa vie agitée.

FIN.

NOTES:

[1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la rue Richelieu, à Paris.

[2] L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van Praet, et qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le titre suivant:

Anselmi Adurni
Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii
Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis
Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini
in Ronsele et Ghentbrugge,
Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum
1470
Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit
et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.

Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre ainsi conçu:

«Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum anno nostræ salutis septuagesimo supra millesimum quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio, itineris comite.»