Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy, que, placé dans une situation délicate, entre la sœur et le frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins, comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation, partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point fait ce pas pour reculer.
Le mariage de sa sœur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.
Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi, répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant, ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre ses nœuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que l'exil.
Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le cœur d'une femme et la volonté d'un roi.
III
Le départ.
Nouvelles missions. — La consécration de la chevalerie. — Le Tasse et Alphonse d'Est. — Les compagnons de voyage. — Les adieux. — Les Visconti. — François Sforce. — La cognée du paysan. — Gabriel Adorno doge et vicaire impérial. — Usurpation violente de Dominique de Campo Fregoso. — Brillant gouvernement d'Antoniotto Adorno. — George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de Gênes. — Prosper Adorno et Paul Fregoso. — Attaque de René d'Anjou. — Gênes se soumet au duc de Milan.
De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course plus lointaine, objet des vœux et des rêves de la jeunesse d'Anselme, et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de recevoir.
Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie, comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des données sur les forces et les dispositions de quelques États musulmans.