Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470. Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur. Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire, moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce, auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»

Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20 mars à Milan.

En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince, bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune, ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un paysan de Cottignola.

A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au xiiie siècle, du pouvoir, par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.

A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis, appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait, sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.

Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines, puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le peuple qui réclamait une magistrature protectrice.

A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie: l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola, chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs constants adversaires, les Campo-Fregoso.

Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda, celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros de Lépante, devait finir cette branche en Italie.

Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois, au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.

Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé de s'éloigner.