Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche héritage à son fils.

Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée entre eux.

IV

La Lombardie.

Le comte de Renda. — Clémence Malaspina. — Galéas. — La cour de Milan. — Chasse au léopard. — Milan la Peuplée. — Les armuriers. — Il Duomo. — Le Lazareth. — I Promessi Sposi. — Le château. — Isgéric et Thomas de Portinari. — Le Père de la Patrie. — Pavie. — L'étudiant. — Les forts détachés. — La statue de Théodoric. — La châsse de Saint-Augustin. — La tour de Boëtius. — Le pont de marbre. — La Chartreuse. — Voghera.

C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les mœurs et les idées du temps rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos jours.

Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa patrie, il eût pu goûter en paix l'otium cum dignitate, si vanté des anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des relations de famille dont nous venons de parler.

Le très-illustre duc, comme l'appelle l'Itinéraire de notre voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, ainsi que l'Itinéraire nous l'apprend, avait en vue de faire honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui appartenait.

Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.