«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises, semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»

«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement courue et saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de Superbe qui veut dire fière et intrépide.»

«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première est celle des Capellaires ou chefs de la cité, ainsi nommés parce qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les Adorno, les Campo-Fregoso, les Guarco et les Montaldo[32]. Après viennent les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les Spinola, les Doria, les Fieschi et les Grimaldi tiennent le premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort nombreux et très-porté aux séditions.

«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33]; ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter d'affaires.

«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits, habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes, moins expérimentés.»

Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.

Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme, dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen. Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de leur servir d'intermédiaire.

Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir, chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile, l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment et instruisent les hommes[34].

—«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous accompagner!»

Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour Tunis dans les premiers jours de mai.